Catherine Dreyfus © Jean-Paul Kasier

Catherine Dreyfus : « Je cherche toujours une métaphore pour entrer dans un champ poétique »

Présenté à LaScierie durant le Festival Off d'Avignon, Le Complexe des homards explore les bouleversements de l'adolescence à l'heure des réseaux sociaux. La chorégraphe y fait dialoguer danse contemporaine, hip-hop et théâtre dans une fable sensible sur la construction de soi.
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Comment la danse s’est-elle imposée dans votre vie, jusqu’à devenir un métier ?

Catherine Dreyfus : Je crois appartenir au clan des bâtisseuses. Assembler des pièces, construire quelque chose et mener une idée jusqu’à son terme m’anime depuis toujours, bien au-delà de la seule question artistique. J’ai d’abord découvert la danse comme interprète, au sein de compagnies très différentes, tout en développant mes propres projets. 

À dix-huit ans, j’avais déjà créé un premier spectacle grâce à un Défi jeunes. Les choses se sont ensuite enchaînées et la compagnie a rapidement pris de l’ampleur. Puis la vie a suivi son cours. À la naissance de mon premier enfant, j’ai cessé de danser pour les autres. Au deuxième, j’ai renoncé à danser dans mes propres pièces.

Quelles rencontres ont façonné votre écriture ?
© Christophe Raynaud de Lage

Catherine Dreyfus : Ma manière de danser doit tout à Odile Duboc, qui m’a formée et menée vers la danse contemporaine. La rencontre avec le cirque puis le théâtre a achevé de façonner mon regard sur le plateau, en m’apprenant à penser le spectacle comme une mise en scène globale. Quand j’improvise, mon corps respire encore son école, mais je ne transmets pas cela dans mon écriture. J’écris plutôt pour des corps singuliers, en fonction de la thématique, comme des rôles de composition. La matière physique devient une pâte à modeler. J’aime faire glisser les corps vers des personnages légèrement décalés. 

Miyazaki me nourrit beaucoup, surtout pour le jeune public, et l’on me dit souvent qu’en sortant de mes spectacles, on a l’impression d’avoir traversé l’un de ses films. Mon geste reste reconnaissable à sa musicalité, à cette pulsation très précise que j’imprime aux corps. Très visuelle, je travaille autant le décor et la lumière que le mouvement. Tout repose sur trois volets, où scénographie, éclairage et danse dialoguent dans une même écriture rythmique.

Comment est né Le Complexe des homards ?

Catherine Dreyfus : On part toujours de soi. Mes enfants entraient alors dans l’adolescence. Un soir, j’ai regardé avec mon fils un documentaire américain sur les réseaux sociaux, très à charge, mais qui a fait mouche. À la fin, il m’a avoué qu’il ne s’en sortirait jamais seul et m’a demandé de l’aider. J’ai répondu oui, évidemment, avant de me demander comment. Transformer cette interrogation en spectacle m’a semblé la meilleure façon de m’en emparer, car elle nous traverse tous en tant que parents.

Comment ce point de départ a-t-il dérivé des réseaux sociaux vers une métaphore animale ?

Catherine Dreyfus : J’ai d’abord beaucoup lu, vu des expositions, échangé autour de moi. Plus j’avançais, plus je comprenais que les réseaux sociaux m’intéressaient moins que l’adolescence elle-même. Puis je suis tombée sur le livre de Françoise Dolto, Paroles pour adolescents ou Le complexe du homard, et tout s’est mis en place. Je cherche toujours une image pour aborder un sujet de biais, jamais frontalement, afin d’ouvrir un espace poétique. 

Françoise Dolto compare cet âge à la mue du homard. Lorsqu’il grandit, son exosquelette éclate, laissant son corps mou et vulnérable jusqu’à ce qu’une nouvelle carapace se forme. J’avais trouvé la métaphore de cette grande fragilité. Le spectacle s’est alors déplacé vers la question de l’image de soi, cette manière de se montrer, de se transformer, de choisir ses filtres. À cinquante ans, je me souviens d’une époque où cette image se construisait dans le cercle proche. Aujourd’hui s’y ajoute la sphère des réseaux. Cette métamorphose traverse d’ailleurs tout mon travail.

Comment avez-vous choisi vos interprètes ?
© Christophe Raynaud de Lage

Catherine Dreyfus : Je tenais à des danseurs venus du hip-hop, pour que les jeunes s’identifient et que nous restions dans une temporalité d’aujourd’hui. Les auditions m’ont menée vers Federica Miani et Robin Fabre Elissalde, qui a créé le rôle avant qu’il ne soit repris par Victor Lamard-Paget. Tous trois incarnent cette pluralité de parcours qui nourrit profondément la pièce. Ils ont picoré mille techniques, du hip-hop au contemporain, en les mêlant à leurs propres recherches. Il en résulte des interprètes aux écritures physiques singulières, capables de naviguer entre les langages, à l’image de la société actuelle.

Le troisième interprète, Gianluca Girolami, vient de la danse contemporaine. Il est de ma génération, et incarne la figure du pêcheur. Mes pièces offrent toujours plusieurs niveaux de lecture, pour que l’on puisse venir en famille et que chacun trouve sa place. Il fallait donc une figure paternelle dans laquelle les adultes puissent aussi se reconnaître.

La plastique du spectacle compte beaucoup pour vous. Comment l’avez-vous abordée ?

Catherine Dreyfus : J’ai travaillé avec Romain Lalire, artiste visuel et magicien. Le décor est toujours un partenaire de jeu, mouvant et évolutif, qui se déploie sans se multiplier, comme un fil que l’on tire. Nous avons imaginé des armoires dont les formes rappellent celles d’un téléphone portable, afin de figurer l’intimité des danseurs et le passage de l’enfance à l’adolescence. Je me suis inspirée du réel, de la chambre de mes deux enfants. J’ai fait refaire le miroir de ma fille, récupéré leurs posters, leurs vêtements, leurs doudounes, une couverture. 

Peu à peu, ces armoires deviennent des miroirs, devant puis derrière, jusqu’à emprisonner les danseurs dans le monde numérique. Des cadres évoquent les écrans, tandis que des plateformes accueillent des filtres, ces gélatines de théâtre que l’on descend et que l’on remonte comme les filtres des réseaux sociaux. Ce cadre omniprésent rappelle le téléphone et cette danse TikTok où chacun cherche à capter l’attention dans une forme de battle.

Vous évoquez un spectacle hybride, qu’est-ce que cela ?

Catherine Dreyfus : L’hybridité naît du croisement entre danse contemporaine et hip-hop, de ce point de rencontre entre nos disciplines. Le texte y trouve également sa place. Un pêcheur – l’adulte – ouvre la pièce par cinq minutes de parole, expliquant qu’il vient de capturer deux spécimens de Homards après trente années passées à les observer. Il ne parle que des crustacés, mais chacun comprend qu’il évoque les adolescents. Il invite le public à les regarder grandir avec lui. 

Lui-même s’étonne de leurs transformations, apporte le premier miroir, s’inquiète de les voir tant se contempler, puis de ces petites lumières qui surgissent au creux de leurs mains. Mère de deux enfants de treize et quinze ans, je vis en permanence ce curseur d’être là sans l’être, tout en étant toujours disponible et un gardant un œil sur eux. 

Quelle place occupe la musique ?
© Christophe Raynaud de Lage

Catherine Dreyfus : Elle vient relier les trois autres éléments et envelopper l’ensemble, comme le jaune d’œuf dans un gâteau. Celle de François Caffenne, compositeur de toutes les pièces d’Olivier Dubois, m’a saisie dès la première écoute, jusque dans le ventre. Son électro garde quelque chose de très terrien qui nous emporte dans un tourbillon. Elle touche toutes les générations, parle autant aux jeunes qu’aux adultes, avec une modernité dans laquelle chacun peut se retrouver. Beaucoup de spectateurs m’en parlent à la sortie.

Que représente Avignon pour la compagnie ?

Catherine Dreyfus : Il y a deux ans, notre pièce Le Mensonge y avait rencontré un très large succès, nous ouvrant trois saisons de tournée et plus de cent vingt représentations. Les théâtres se déplacent de moins en moins sur des dates isolées, ce qui rend ces grands rendez-vous essentiels pour diffuser les spectacles. La Région Grand Est nous accompagne et limite le risque, sans quoi je n’aurais jamais tenté l’aventure, bien trop coûteuse. 

LaScierie, où nous avons déjà joué, convient parfaitement à la danse. Scènes d’enfance nous soutient également. Le 6 et le 8 juillet, plus de cent enfants assisteront à la représentation, et plusieurs comités de jeunes programmateurs nous rejoindront, avec des rencontres et des ateliers tout au long du festival.

Une collaboration avec la CNIL a nourri cette création. En quoi a-t-elle consisté ?

Catherine Dreyfus : Pendant un an, j’ai travaillé avec la CNIL. Nous avons mené des ateliers réunissant ses équipes et des artistes dans trois lycées franciliens et trois établissements du Grand Est, au cœur même du processus de création. Elle m’accompagne également en diffusion, en intervenant dans les classes qui viennent voir la pièce, et un padlet rassemble tous ses outils de prévention. Au-delà de cette collaboration, je tiens surtout à offrir un spectacle qui puisse se découvrir en famille, comme une porte d’entrée vers la danse contemporaine. 

Le sujet est rude, pourtant la pièce reste lumineuse, parce que cela fait partie de mon ADN. Une programmatrice m’a confié son soulagement de pouvoir enfin proposer aux adolescents un spectacle qui n’aborde pas ces questions uniquement sous l’angle du suicide ou de la détresse. Les regarder autrement, sans renoncer à leur gravité, me paraît essentiel.


Le complexe des Homards de Catherine Dreyfus
LaScierie – Festival Off Avignon
Du 4 au 24 juillet 2026 – Jours Pairs
durée 50 min

Avec Gianluca Girolami, Victor Lamard-Paget, Federica Miani
Scénographie de Romain Lalire 
Création lumières de Aurore Beck
Musique de François Caffenne 
Costumigraphie de Noé Quilichini
Régie de tournée de Milan Dubau
Construction décor de Frank Oettgen et Chaabane Mesbah
Construction lumière de Olivier Merlet

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