Quel fut votre ressenti lorsque Christophe Lidon vous a proposé d’incarner Hitchcock ?
Éric Prat : Cela m’a fait rire ! Sa proposition est arrivée d’une manière inattendue. J’étais allé voir son spectacle Les Collectionnistes au Petit Montparnasse. Lorsqu’il m’a vu entrer dans la salle et gravir les marches des gradins, ma démarche lui a fait songer au réalisateur. À la sortie, je vais le voir pour le féliciter et il me demande comme ça : « Cela t’amuserait de jouer Hitchcock ? » Je ne connaissais pas encore la pièce, mais j’ai trouvé l’idée très séduisante.
Comment aborde-t-on une figure aussi imposante ?

Éric Prat : Il faut y aller avec des pincettes, parce qu’évidemment c’est une silhouette et même une voix que tout le monde connaît. Il ne s’agit pas de l’imiter, mais il faut quand même donner l’idée que c’est Alfred Hitchcock, qui était beaucoup plus petit que moi. Donc il faut essayer de rentrer déjà dans la silhouette, que cela soit crédible. Cela a été le premier travail.
Comment le travail s’est-il organisé ?
Éric Prat : La première chose, et c’était instinctif, a été un travail sur la voix : parler plus bas, dans le grave, avec une espèce de diction un peu pâteuse. Même si c’est impressionnant artisanalement, ce travail permet d’entrer facilement dans cette forte carapace. Ensuite, il y a la pièce à jouer. Par sa direction de jeu, mais aussi grâce à tout le travail scénographique qui est dans l’atmosphère des films du réalisateur, Christophe Lidon installe une mécanique précise et bien huilée qui fait que tout se met en place assez logiquement. C’est très agréable de travailler avec lui. Dans la pièce, Hitchcock lit le synopsis de Mary Rose, et incarne les personnages masculins. Ainsi, en quelques secondes, je dois passer d’un rôle à l’autre. C’est grisant à faire.
Qu’est ce que Mary Rose ?
Éric Prat : Une pièce écrite par le papa de Peter Pan, J.M. Barrie. Cette œuvre est très souvent jouée dans les pays anglo-saxons. Hitchcock l’avait vue quand il avait 20 ans et toute sa vie, il a voulu l’adapter au cinéma. Il l’évoque dans les dialogues avec François Truffaut. Ce n’était pas une obsession, mais une envie profonde qu’il n’a pas pu satisfaire.
Par les thèmes évoqués, on peut retrouver beaucoup de résonances avec son cinéma…

Éric Prat : On est dans l’univers des Amants du Capricorne. Les producteurs ont refusé de le suivre sur ce projet. Psychose, qui avait coûté 800 000 $, en avait récolté 20 millions, et jusqu’à 50 millions. On peut donc penser qu’un réalisateur de cette trempe va sans problème trouver les financements. Or les producteurs lui refusent son projet, parce que pour eux ce n’était pas du Hitchcock. Où est le cadavre ? Où est le meurtrier ? C’était trop personnel, et même « intello », un film pour son « ami » Truffaut, comme ils le lui ont dit.
Cette pièce évoque la jeunesse et la beauté éternelle…
Éric Prat : Alors qu’elle est une petite fille, Mary Rose accompagne son père qui va pêcher sur une île. Elle disparaît et vingt jours après, on la retrouve à l’endroit même où elle s’était endormie. Pour elle, il ne s’est passé qu’une heure. Plus tard, elle décide d’emmener son époux voir la fameuse île dans les Hébrides. À partir de là, le mystère s’épaissit.
Ce qui est intéressant par rapport à ce que la pièce de Barrie raconte sur la femme, et que met en lumière la pièce de Sadler, est que son choix de prendre Tippi Hedren est loin d’être innocent.
Éric Prat : Tout ce qui est dit dans la pièce est véridique. Hitchcock a découvert Tippi Hedren dans un spot publicitaire pour une boisson diététique, et il a flashé sur elle. Il lui a fait faire des essais qui ont été les plus chers de l’histoire des essais du cinéma. Puis il lui a fait signer un contrat d’exclusivité. Pour la jeune comédienne qui est fille-mère et dont la mère est malade, signer un tel contrat ne se refuse pas. Quand la pièce commence, elle venait de tourner Les Oiseaux, et parce que Kennedy venait d’être assassiné, le tournage de Pas de Printemps pour Marnie a été repoussé.
Hitchcock profite de cette pause pour préparer son prochain film, Mary Rose. Il convoque Tippi, qu’interprète Mélanie Page, parce que pour lui, elle est le personnage. La comédienne est encore traumatisée par le tournage des Oiseaux, qui a été terrible à cause de la fameuse scène où Hitchcock a remplacé les faux oiseaux par des vrais qui l’ont vraiment attaquée et écorchée. Pendant le tournage de Marnie, il lui a été interdit de parler avec qui que ce soit de la distribution et de la technique. Pour savoir où elle allait, qui elle voyait, Hitchcock la faisait suivre. Il avait même fait faire par la maquilleuse un moule de son visage qu’il détenait chez lui.
On est dans l’obsession…

Éric Prat : Dans la pièce, elle lui reproche qu’un soir, alors qu’il la ramenait en taxi, il s’est un peu trop collé contre elle. À notre époque du MeToo, il est utile de savoir qu’à cette époque-là, une actrice a porté plainte contre un grand réalisateur qui lui a ensuite cassé sa carrière. Comme elle était en contrat d’exclusivité, il a refusé à Truffaut de tourner avec elle et il l’a même empêchée d’aller chercher un prix d’interprétation. Dans la pièce, elle tente de se rebeller jusqu’à prendre la fuite.
Il y a un deuxième personnage féminin dans la pièce, un élément perturbateur, celui d’une femme qui elle ne craint pas de remettre à sa place le grand homme, mais ne semble pas d’un grand secours pour l’actrice…
Éric Prat : C’est J.P. Allen, une grande scénariste, qu’interprète Marjorie Frantz. Elle est évidemment très respectueuse d’Hitchcock, mais cela ne l’empêche pas, parce qu’elle a beaucoup d’esprit, de lui balancer ses quatre vérités. Lui, ça le fait rire. Pour elle, a priori, un réalisateur qui drague son interprète féminine, c’est normal. Il existe quand même entre elles une complicité féminine. Quand Tippi Hedren veut quitter le projet, elle lui demande de bien réfléchir, parce qu’elle savait qu’elle allait être superbe dans ce rôle-là. Elle est une sorte d’arbitre entre les deux, avec toujours beaucoup d’esprit, beaucoup d’humour. Nos trois personnages sont fort bien dessinés et l’on forme une belle équipe. Et si c’est très agréable à vivre au plateau, c’est toujours bénéfique pour un spectacle.
Hitchcock et Mary Rose, de Michael Sadler
Théâtre des Gémeaux Avignon – Festival Off Avignon
Du 4 au 25 juillet 2026
Durée 1h20.
A partir du 3 septembre 2026 au Théâtre de l’Œuvre – Paris
Mise en scène et scénographie : Christophe Lidon
Avec : Mélanie Page, Éric Prat, Marjorie Frantz
Assistante mise en scène : Mia Koumpan
Lumière : Cyril Manetta
Costumes : Jean-Daniel Vuillermoz
Musique : Cyril Giroux
Vidéo : Leonard.



