À quelques pas de la cathédrale de Lausanne, place Saint-Maur, le théâtre de poche fait salle comble. Installés sur des gradins de bois ou à même le sol, les spectateurs découvrent un plateau réduit à l’essentiel. Un écran en fond de scène, une table, un ordinateur portable et une multitude de boîtes de médicaments suffisent à composer l’espace. Tout est déjà là.
Par clavier interposé, quelques mots de bienvenue apparaissent à l’écran, teintés d’une ironie délicieusement caustique. Intrigué, parfois décontenancé, le public se laisse rapidement embarquer. Sihame Haddioui déroule alors un récit aussi drôle qu’acéré. Quand certains, « les Blancs », s’amuse-t-elle, héritent d’une fortune, elle reçoit en partage les douleurs de son père et de sa grand-mère. Maux de tête, de dos, de genoux, son propre corps semble porter la mémoire de ceux qui l’ont précédée. À partir de cette matière intime, elle remonte le fil d’une histoire familiale faite de silences, de mémoires enfouies et de transmissions qui continuent de traverser les corps.
Une parole qui ne dit pas mais s’écrit

Ni conférence performée, ni stand-up, ni théâtre documentaire, Exhibit A échappe aux catégories. Avec une grande sobriété, Ilyas Mettioui retire presque entièrement la voix à son interprète tout en laissant intacte sa verve. Assise derrière son ordinateur, Sihame Haddioui écrit en direct. Chaque phrase apparaît, se corrige, s’efface, bifurque. La pensée se fabrique sous nos yeux. Les hésitations, les corrections et les retours en arrière deviennent l’action même du spectacle.
Le silence, pourtant, n’est jamais absolu. Il se peuple des bruits du quotidien, du chant d’un oiseau, des bouteilles fracassées dans un conteneur, du cliquetis obstiné des touches. La voix resurgit au détour d’une chanson de Céline Dion, On ne change pas, où s’improvise un karaoké géant. Enfant, raconte-t-elle, elle était persuadée que la chanteuse appartenait à sa famille, qu’elles avaient la même tête. Bien sûr, c’était avant « l’opération ». Ce détour par la culture populaire introduit une douceur inattendue au cœur du récit.
Quand les souvenirs font système
À chaque nouvelle séquence apparaît un Exhibit, de A à I, suivi du nom d’un médicament. Le procédé emprunte au vocabulaire judiciaire, où le terme désigne une pièce produite comme élément de preuve devant un tribunal. Chaque souvenir est ainsi versé au dossier comme un indice. Pris isolément, il semble relever de l’anecdote. Mis bout à bout, il compose une démonstration implacable. Peu à peu, le récit déborde la seule autobiographie et révèle les mécanismes de domination qui façonnent des existences. Ce qui semblait n’appartenir qu’à une histoire familiale éclaire soudain une expérience largement partagée. Sans jamais appuyer son propos, Sihame Haddioui laisse émerger ces correspondances avec une remarquable finesse.
Récompensé par le Prix Découverte des Prix Maeterlinck de la Critique 2025, Exhibit A s’achève sur un final aussi inattendu que jubilatoire. Le clavier se tait, la musique envahit l’espace et Sihame Haddioui entraîne le public dans la danse. Après avoir longuement retenu les mots, le spectacle trouve dans le mouvement une forme de libération. Les corps, cette fois, ont le dernier mot.
Envoyé spécial à Lausanne
Exhibit a de Sihame Haddioui & Ilyas Mettioui
Place Saint-Maur – Festival de la Cité – Lausanne
Les 30 juin et 1er juillet 2026
Durée 1h environ
Tournée
du 4 au 25 juillet 2026 au Théâtre des Doms – Festival Off Avignon
4 mars 2026 au Théâtre de la Bastille, Paris
Performance de Sihame Haddioui
Mise en scène d’Ilyas Mettioui assisté de Clara Bellemans Moya
Scénographie de Micha Morasse
Lumière de Lou Van Egmond
Régie générale – Gleb Panteleef
Regard dramaturgique – Ilyas Mettioui



