Comment vos chemins se sont-ils croisés ?
Jeanne Lazar : Nous sommes en couple, on s’est rencontré sur une figuration il y a neuf ans. Pour Garçon fièvre, c’est la première fois qu’on travaille ensemble. Au début, c’était un peu une condition sine qua non de notre histoire d’amour, de ne pas le faire. On a beaucoup regardé le travail l’un de l’autre avant de se lancer.
Timothée Lerolle : On faisait tous les deux de la mise en scène et on ne voulait pas se diriger l’un l’autre. Mais inévitablement, le théâtre, le travail était quand même très présent dans nos échanges, dans notre temps de relation. Au fur et à mesure, l’envie de faire quelque chose ensemble a émergé.
Quel a été le déclic de ce désir de travailler ensemble ?

Jeanne Lazar : Cela s’est fait en plusieurs étapes. Timothée a fait un entretien avec Tim Madesclaire, complice de Guillaume Dustan, pour un autre projet, il me l’a fait écouter et j’ai été assez impressionnée par le contenu. Je travaille beaucoup à partir d’archives et d’entretiens. L’oralité m’intéresse beaucoup. Je trouvais cet entretien incroyable, parce qu’il nous parlait en tant qu’amoureux. La Reine Blanche ne pouvait pas accueillir mon premier spectacle sur Guillaume Dustan. Je leur ai proposé de faire autre chose et de travailler avec Timothée autour de cet entretien de Tim Madesclaire. Au début, on voulait seulement le faire pour ce moment-là. Finalement, on a eu envie de poursuivre sans se mettre de pression.
Timothée Lerolle : C’était aussi une année où on avait un peu plus de temps, on l’a créé dans une forme d’autoproduction avec les fonds de tiroir de nos deux compagnies. Ça a été quelque chose de très expérimental, qu’on a ensuite voulu amener dans un circuit de production plus classique.
Quelle est la genèse de Garçon fièvre ?
Jeanne Lazar : Au moment de ce projet, nous étions dans une crise de couple et artistique. Garçon fièvre nous a beaucoup appris à être ensemble, à dépasser ça. En tant qu’artistes également, cela nous a permis d’être dans un cadre connu et rassurant, de développer de nouvelles choses, d’affirmer notre manière de diriger l’autre. Cet endroit de recomposition nous a permis de dépasser cette crise artistique et intime. D’autant plus que la pièce parle beaucoup d’amour, de plusieurs passions qu’a vécues Tim. Il y a eu une sorte d’apaisement sur le rapport à l’amour et à sa diversité.
C’est précisément de cet entretien avec Tim Madesclaire que vous tirez votre votre matériau pour l’écriture.
Timothée Lerolle : Oui, je faisais un recueil de témoignages autour de la question de la passion amoureuse dans un sens large, pour un spectacle d’une forme très différente. Et la vie de Tim est tellement dense et extraordinaire, avec une manière de la raconter si réjouissante, que l’entretien en soi donne matière à tout un spectacle. C’est le récit d’un parcours de vie, de cette personne qui devient un personnage chez nous, jusqu’à la dernière partie, son histoire d’amour avec son mari actuel, Philippe, qui est auteur et a participé au projet en nous confiant un texte. Ils sont ensemble depuis 28 ans, il s’agit de comment faire durer la passion.
C’est un modèle de couple et d’amour très différent de ce qu’on peut avoir quand on est issu, comme nous, de parents hétérosexuels avec plusieurs enfants. Ils ont eu une vie difficile, ils ont traversé des épreuves particulières, on les considère comme un modèle qui nous fait nous poser certaines questions.
Jeanne Lazar : L’amitié qu’on leur porte a beaucoup infusé. Ce sont des gens qu’on aime et qu’on connaît, ils nous aident beaucoup, on a envie que les spectateurs et spectatrices les aiment aussi. Concrètement, le spectacle est fait de ce verbatim, du texte de Philippe et de micro-performances domestiques d’une fausse vie inspirée de nous, avec notre chat.
Comment la dramaturgie s’articule-t-elle au regard de cet affect ?
Jeanne Lazar : Les mots de Tim sont au centre, ce sont ses formules, ses anecdotes, c’est vraiment le cœur du spectacle. Ce qui concerne notre relation à eux se passe beaucoup plus dans le silence, dans les regards, dans les gestes, c’est sous-jacent.
Timothée Lerolle : Dans le récit en lui-même, Tim dit des choses puissantes. Et ce qui est fort, c’est qu’il les raconte avec une grande pudeur, en laissant une grande place à l’affect, à l’émotion du récepteur de cette parole. Il y a la perte de sens, celle de son compagnon, la douleur et la joie, avec une espèce de distance et de plaisir à raconter en même temps. Ce qui laisse vraiment naître des émotions sans avoir à forcer le trait, chez nous comme chez le spectateur.
Jeanne Lazar : Cette distance m’a beaucoup bouleversée, une forme de minimisation de la douleur qui laisse effectivement place à l’imaginaire et à l’émotion. Après la maladie et la mort de son compagnon, il conclut en disant « On a vécu quelques années un peu compliquées ». Cette formule nous fend en deux et raconte aussi beaucoup de culpabilité.
La question de la maladie, dont vous ne faites d’ailleurs pas un sujet.
Jeanne Lazar : C’est Lagarce qui disait que « le sida n’est pas un sujet ». On décrit cette pièce comme un spectacle sur l’amour, et je pense que c’est le cas. À l’intérieur de ces histoires d’amour, il y a le sida, mais effectivement, le sujet c’est Tim. Et puisqu’il a survécu à cette maladie, il peut nous la raconter. Mais c’est l’amour avant tout.
Timothée Lerolle : C’est aussi une forme de lutte, j’ai l’impression. Même si lui dira qu’il a survécu parce qu’il a eu de la chance, il en parle comme un travail, d’affronter des épreuves et de réussir à traverser la vie.
Jeanne Lazar : C’est le philosophe Ruwen Ogien, mort d’un cancer du pancréas, qui parlait de la maladie comme un travail. Je trouve que cela désacralise le rapport, en lui enlevant son aspect héroïque.
Vous êtes tous les deux au plateau, quel est votre rôle au regard de ce récit ?
Jeanne Lazar : Ce qui est important, c’est de ne pas s’approprier cette histoire, mais d’être dans la transmission. C’est quelque chose qui nous a été transmis par des personnes que l’on considère comme des parents, c’est vraiment ça qui se joue. Il s’agit pour nous de ne pas mentir sur qui on est, ni sur qui ils sont. C’est presque un devoir de mémoire.
Timothée Lerolle : La forme actuelle du projet est venue après deux ans d’une première version où je parlais beaucoup. Il y avait ce rapport où Jeanne me dirigeait, et on s’est rendu compte que notre duo racontait quelque chose. Ce déséquilibre n’était pas juste. On a donc cherché comment faire exister notre duo, et les codes de jeu sont venus petit à petit.
Jeanne Lazar : L’idée est d’avoir conscience d’être dans un théâtre de la citation, de savoir que ce sont les paroles d’autres gens, et de les faire apparaître sans les jouer complètement.
Comment la notion de témoignage trouve-t-elle son équilibre avec la poésie et la théâtralité ?
Jeanne Lazar : On commence le spectacle par un théâtre qui est presque documentaire, et peu à peu, on entre dans la fiction dans un aspect plus théâtral, des chansons, de la vidéo… On essaie de prendre un peu le spectateur par la main, parce que c’est un vrai jeu de tissage entre nous.
Timothée Lerolle : Il y a aussi un jeu trouble sur nos prénoms, à Tim et moi. Si on ne connaît pas le propos du spectacle avant de le voir, il y a un petit temps avant de se dire que je raconte la vie d’un autre à la première personne. Et il y a un travail physique de postures, léger mais sensible, qui va créer des formes de figures théâtrales qui nous donnent du jeu et nous plongent dans la fiction.
Pour cela, vous inscrivez votre scénographie dans un rapport d’intimité.
Jeanne Lazar : Oui, on est assez proche des spectateurs, on leur parle beaucoup. On les invite un peu chez nous, il y a ce rapport domestique qu’on avait envie de garder, des objets du quotidien, notre chat, notre présence proche, nos corps, nos regards avec les gens. Il y a cette volonté de créer une intimité théâtrale. On voulait que le spectacle reste accueillant, avec toute la densité de son propos.
Timothée Lerolle : C’est un spectacle auto-produit, il y a un côté fait main qu’on aime bien et qui, je pense, participe à cet aspect domestique. Il n’y a rien d’écrasant, on n’est pas dans une démonstration de maîtrise.
Garçon fièvre de Jeanne Lazar et Timothée Lerolle
Création le 22 février 2023 à La Reine Blanche – Paris
Reprise au Théâtre du Train Bleu dans le cadre du Festival Off Avignon
Du 5 au 23 juillet 2026
Durée 1h
Entretien avec Tim Madesclaire
Texte « Pourquoi toi » de Philippe Joanny
Mise en scène de Jeanne Lazar
Conception de Jeanne Lazar et Timothée Lerolle
Réalisation entretien, création sonore et vidéo – Timothée Lerolle
Regard extérieur – Martin Mendiharat



