Rien de professoral dans les cours que Roland Barthes dispense au Collège de France, devant une salle comble. Orateur de génie, à la pensée claire et rigoureuse, il emprunte des chemins de traverse pour explorer un projet plus personnel : l’écriture d’un roman. Pour celui qui fut l’un des grands critiques littéraires de son temps, auteur notamment de La mort de l’auteur et du Degré zéro de l’écriture, le passage de la réflexion à l’acte d’écrire se révèle semé de doutes, d’hésitations et de confidences.
Sylvain Maurice puise dans ces cours – mêlant réflexion sur la littérature, élaboration de l’écriture romanesque, anecdotes d’écrivains et libres digressions – une matière théâtrale d’une grande richesse. Des sept cents pages de l’ouvrage, il extrait un fil conducteur solide qui donne toute sa cohérence au spectacle.
« Je n’ai plus le temps d’essayer plusieurs vies… »

Au moment où s’ouvrent ses cours, Roland Barthes vient de perdre sa mère et traverse une douloureuse période de deuil. « Je voudrais placer le début du travail avec vous sous l’invocation d’un vers très célèbre de Dante qui est le premier de La Divine Comédie : Au milieu du chemin de ma vie, je me suis retrouvé dans une forêt obscure. » Cette citation éclaire le véritable enjeu du spectacle. Ce moment de bascule où s’impose la conscience d’être parvenu au « milieu de la vie ». Dès lors, une question traverse toute la représentation : comment retrouver le désir du monde, et peut-être celui d’écrire ?
Une complicité artistique manifeste
Après Réparer les vivants de Maylis de Kérangal et Un jour, je reviendrai de Jean-Luc Lagarce, ce monologue marque la troisième collaboration entre Sylvain Maurice et Vincent Dissez. Le metteur en scène offre au comédien un terrain de jeu d’une remarquable sobriété et d’une grande beauté.
Un carré blanc évoque à la fois la page blanche et le plateau de théâtre. Un bureau, sur lequel sont disposés les objets familiers de Roland Barthes, et une chaise composent un décor minimaliste. Dans cet espace volontairement circonscrit, chaque déplacement, chaque silence, chaque suspension du geste donne corps au dialogue intérieur de Barthes. Vincent Dissez est un très grand comédien qui livre ici une interprétation d’une rare intensité. Sa maîtrise du jeu est telle que l’incarnation prend ici tout son sens. Par le corps, la voix, le souffle et la présence, il fait naître sous nos yeux une pensée en mouvement, avec ses élans, ses hésitations et ses failles. Il ne se contente pas d’interpréter Roland Barthes, il en restitue la vibration intime. Bravo.
Le projet Barthes, d’après La Préparation du roman de Roland Barthes
Théâtre du Train Bleu – Festival Off Avignon
Du 4 au 23 juillet 2026
Durée 1h
Version scénique et mise en scène Sylvain Maurice
Avec Vincent Dissez
Lumière Rodolphe Martin
Son Jean de Almeida
Régie Daniel Ferreira.



