© Alice Piemme

Le saisissant fracas du Silence de Claire Lagrange

Au Théâtre des Doms, dans le cadre du Festival Off Avignon, Céline Delbecq s’empare de son propre texte et lui donne une résonance magistrale. Avec cette pièce créée en 2025, l’autrice et metteuse en scène mêle récit et théâtre d’objets dans un conte aussi poignant que sensible.
13 juillet 2026
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La narratrice est de dos, assise à son bureau, le nez dans les papiers qu’elle noircit de son crayon. Tournée vers le fond de scène, où se devine un écran, elle semble attendre, comme le public, que son histoire prenne forme. Cette image d’une écrivaine, dont les mots s’apprêtent à rendre vrai ce qui n’existe pas encore, agit comme un contrat. Céline Delbecq et les spectateurs sont désormais liés, le récit peut commencer, mais par où ? D’abord poser le cadre, donner à l’imaginaire un espace dans lequel s’immiscer avant de le laisser construire ses propres images.

Comme au cinéma
© Alice Piemme

Dans la voix de celle qui raconte naît un endroit à l’écart de la ville, devant lequel s’étend une épaisse forêt. Un établissement dans lequel on vient ou revient, le temps de quelques semaines, quand la société nous a trop séparés de nous-mêmes. Le bâtiment est fait de couloirs, de portes et de grandes fenêtres fêlées qui laissent entrer le vent à défaut d’argent pour colmater les fissures. D’un côté, il y a des bureaux, de l’autre des chambres individuelles, et entre les deux un espace commun, où tout le monde se retrouve l’essentiel du temps.

Tandis que Céline Delbecq décrit le décor dans lequel se joue son histoire, Isabelle Darras (en alternance avec Louison De Leu) apparaît discrètement. Combinaison noire faite pour passer inaperçue, elle monte sur une table haute la scénographie du récit en version miniature. Là, les personnages sont représentés par des Playmobil prenant vie à la manière de marionnettes. La scène, comme filmée depuis un studio de cinéma par une caméra fixe, est diffusée en direct sur l’écran au lointain. Soudain, Le Silence de Claire Lagrange prend une dimension de reconstitution documentaire, l’atmosphère se tend.

Au-delà de la forêt

Ainsi se déploie la narration, qui prend pour personnage éponyme celle que l’on n’entendra presque jamais. Il est moins question de chercher à raconter son histoire que de prendre toute la mesure de ce qui pèse sur cette jeune femme. Comme dans bon nombre de faits divers, son portrait est avant tout dressé par les autres, Jean et Silvia, les deux résidents avec qui elle partage son séjour dans l’institution, gérée par Madame qui fait ce qu’elle peut.

Et puis il y a ce qui se cache de l’autre côté de la forêt, que l’on aperçoit en arrière-plan de la vidéo, grâce à une disposition minutieuse. Là-bas, la mère de Claire Lagrange ne comprend pas comment sa fille a pu en arriver là, à se murer dans le silence après avoir transmis les appels de Dieu pour lui demander de cesser la guerre qui menace les enfants du monde. Alors en attendant que sa fille retrouve le bon chemin, Madame Lagrange s’occupe de son petit-fils et fait l’autruche. Quelque chose en elle n’est pas vraiment serein, comme la crainte d’une responsabilité qui serait suspendue au-dessus d’elle, menaçant de l’écraser à tout moment.

Un travail d’orfèvre
© Alice Piemme

Le récit avançant, l’étau se resserre et l’ambiance s’assombrit. Dans le dispositif scénique aux espaces bien distincts, les frontières se brouillent peu à peu. Seule pour porter toutes les voix, Céline Delbecq est engagée dans une performance étourdissante. Dans son interprétation d’une grande précision, la fiction grignote progressivement sur le réel jusqu’à se substituer à lui. Le théâtre d’objets s’immisce dans celui des corps en présence, ou inversement. Tout se confond, alors que ce qui pèse sur Claire Lagrange devient toujours plus limpide.

Le rythme s’est accéléré sans crier gare, l’oppression est à son comble. Pour les petits personnages inanimés comme pour les spectateurs, il faudra bien que la libération vienne. Et elle viendra, soulageant les membres et les esprits tendus par les tabous, le refus de voir, l’incapacité de dire, l’impossibilité de croire. Céline Delbecq ne met pas fin au Silence de Claire Lagrange par une fin heureuse qui voudrait laisser penser que rien n’a existé. Elle ouvre un possible, celui de la reconstruction, lente et douloureuse. C’est un travail d’orfèvre, que celui de faire autant avec si peu.


Le Silence de Claire Lagrange de Céline Delbecq
Création 2025
Vu au Théâtre des Doms dans le cadre du Festival Off Avignon
Du 4 au 25 juillet 2026
Durée 1h15

Écriture et mise en scène – Céline Delbecq
Interprètes – Céline Delbecq et Isabelle Darras et Louison De Leu (en alternance)
Scénographie – Ronald Beurms
Création sonore – Pierre Kissling
Création vidéo – Alice Piemme
Création lumières – Jérôme Dejean
Costumes – Elise Abraham
Création technique – Aurélie Perret
Régie générale – Sébastien Destrait
Collaboration à la mise en scène – Jessica Gazon
Assistante à la mise en scène – Amber Kemp
Doublure plateau en répétition – Aude Van Dam
Conseil voix – Emilie Maquest
Conseils dramaturgiques – Christian Giriat, Rita Freda
Régie en tournée (en alt.) – Aude Dierkens, Sébastien Destrait, Léa Vandooren, Zacharie Viseur

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