Simon Falguières © Géraldine Aresteanu

Simon Falguières : « Je voulais que Molière et ses masques soit un festin de jeu »

Depuis sa création au festival du Moulin de l’Hydre en 2024, cette pièce connaît une importante tournée, qui fera escale cet été aux Jardins du Carmel, dans le cadre de la programmation du Théâtre du Train Bleu au Festival Off Avignon. L’occasion de revenir, avec son auteur et metteur en scène, sur cette aventure de théâtre hors normes.
1 juillet 2026
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Vous avez créé Molière et ses masques pour le festival du Moulin de l’Hydre en 2024. Que raconte cette pièce? 

Simon Falguières : Cette pièce a été écrite, pensée et créée avec l’aventure du Moulin de l’Hydre. Une fabrique théâtrale que nous construisons collectivement dans le département de l’Orne. Je l’ai écrite très rapidement, en deux semaines et demie, et répétée à peu près dans le même timing. C’est une pièce qui raconte, en 1h25, la vie du plus célèbre dramaturge français. J’utilise la figure de Molière pour parler de nous, de notre aventure de troupe, de mon rapport à l’écriture, au théâtre, au pouvoir.

Et puis, c’est une pièce que j’ai créée pour parler, sous le masque de la comédie et du rire, de notre époque, de l’instabilité politique que nous traversons. À travers cette farce populaire et exigeante, c’est finalement une pièce très intime sur la question même de la création, du don de sa vie à un art, du rapport à l’ambition et à vouloir être ce que l’on n’est pas.

C’est un spectacle à la manière de Molière mais qui garde votre identité. Comment s’est passée l’écriture?
© Alban Van Wassenhove

Simon Falguières : Elle s’est passée dans l’urgence et dans la joie. Je me suis replongé dans l’œuvre de Molière, évidemment, j’ai relu de nombreuses pièces. Je me suis plongé aussi dans la lecture du Roman de monsieur de Molière de Boulgakov, qui avait été la grande inspiration de Mnouchkine pour son film. Et je me suis documenté sur la période, ce qui m’a passionné.

Le début du XVIIe siècle est la période des lumières. C’est Descartes, Galilée et la fin de l’héliocentrisme, Kepler et la fin de la symétrie. C’est la possible inexistence de Dieu, une époque d’agitations et de soulèvements. Un grand mouvement de pensées sur lequel se posera le couvercle des obscurantismes. Je parle dans la pièce de cet obscurantisme avec la figure du prince de Conti. L’écriture a été à la fois la joie immense d’écrire une comédie pour la troupe et le bonheur de chercher autour de cette époque fascinante.

Et puis, cette création fut le plaisir aussi de la réécriture. Molière et ses masques repose sur deux grandes réécritures. Celle de L’Étourdi de Molière, sa première comédie en cinq actes où le dramaturge s’inspirait des canevas de la comédie italienne. À mon tour de reprendre l’exercice et de m’inspirer des canevas de Molière. Et la réécriture de Nicomède, la tragédie de Corneille, en comédie bouffonne. Une pièce géniale sur la Fronde que je me suis amusé à tordre dans un humour trivial.

Au cœur de tout ce travail, il y avait aussi, revenant comme toujours, la question de la trace laissée des fantômes. Je crois que le théâtre est un art de fantômes. Molière veut se séparer des masques de la comédie, de ses premières amours, pour faire autre chose, quelque chose de plus grand. Et je crois, sans le savoir, que j’écris ça à un moment de la compagnie où je suis à la fin d’un premier cycle et où je veux dire adieu à mes premières amours.

Il s’agit précisément d’une pièce singulière dans le répertoire de la compagnie Le K. Comment s’y inscrit-elle ?
© Pauline Le Goff

Simon Falguières : C’est une pièce qui a été pensée pour pouvoir jouer partout, dans des abris comme dans des édifices, cette notion qu’avait défini Vilar. Donc la possibilité de jouer dans des lieux qui ne sont pas des théâtres, de monter nos tréteaux n’importe où, en extérieur, dans des salles des fêtes, à un mètre de hauteur, ce qui permet de ne pas faire de gradinage et d’aller défendre sur les routes un théâtre pour tout le monde. La figure de Molière était choisie aussi pour ça. Je savais qu’en arrivant dans des endroits où le théâtre n’est pas une habitude, dire « On va vous jouer la vie de Molière » permet d’ouvrir des portes. C’est la pièce locomotive de notre travail de territoire et de notre désir de pouvoir continuer une décentralisation théâtrale à notre manière.

Molière et ses masques repose à la fois sur le plaisir du jeu et sur la pédagogie. Qu’est-ce que cela dit de votre rapport au public ? 

Simon Falguières : Le plaisir du jeu est la chose la plus importante. J’ai vraiment écrit cette pièce pour des actrices et des acteurs. Ils sont six, Molière est interprété par une comédienne, Anne Duverneuil, et tous les masques de la comédie sont interprétés par les autres. Je voulais que cette pièce soit avant tout un festin de jeu. Une joie théâtrale au plateau qui soit communicative pour le public.

Je n’ai pas du tout de difficulté à dire qu’avec Molière et ses masques, il y a la volonté de faire un théâtre d’éducation populaire. Et quand je dis ce mot-là, je le dis vraiment dans toute la noblesse qu’il porte. C’est-à-dire un théâtre où tous ensemble, la troupe comme le public, à même niveau, on essaye de vivre une communion laïque et d’élever notre intelligence tous ensemble, le temps d’une représentation. Ça ne marche pas tout le temps, mais quand c’est le cas, c’est magnifique. 

Au-delà de la vie de Molière et de la comédie, il y a aussi tout un sous-texte social et politique. En quoi est-il essentiel ?
© Alban Van Wassenhove

Simon Falguières : Je pense qu’il est essentiel parce que le masque du rire nous permet de remettre sur la scène, au centre de la cité, des questions sur le péril politique que nous sommes en train de vivre. Je ne sais pas si on apporte des réponses, mais il s’agit de se rappeler le danger ensemble. Le théâtre est l’endroit où on se rappelle à notre humanité et on peut dire des phrases comme : « Ce n’est pas difficile de mettre un nom dans la bouche d’un peuple. Il faut le répéter sans cesse, en faire la solution. La solution du désordre dans lequel nous vivons. » Pouvoir dire ça, à chaque représentation de Molière et ses masques devant un public, je trouve ça important.

L’expérience de l’itinérance fait partie intégrante du projet, que vous a-t-elle apporté ?

Simon Falguières : On a eu une grande aventure la saison dernière. On a marché avec notre public du Moulin de L’Hydre jusqu’à la Comédie de Caen pendant six jours, 90 kilomètres de marche. Chaque soir, on jouait dans une salle des fêtes, elles étaient pleines à craquer. Ça a été un moment très important pour la troupe, un partage d’humanité hors normes. On marchait avec des ânes, on organisait des ateliers d’écriture, on se parlait toute la journée. Au-delà même des questions politiques, ces aventures redonnent un sens à nos vies et à tout le travail qu’on accomplit. Ça nous montre encore une fois comme le théâtre peut être important pour relier les gens entre eux.

Avec les notions d’itinérance et de théâtre populaire vient aussi celle de la décentralisation. Que représente-t-elle pour vous? 
© Pauline Le Goff

Simon Falguières : J’ai la sensation d’être un petit-fils de la décentralisation. Et je pense que ce n’est jamais gagné. On voit qu’il y a toujours une grande fracture. On n’a pas la réponse, on fait juste des petits pas. Mais c’est important d’essayer de perdurer ce geste-là. En tout cas, si on peut faire du théâtre comme on le fait aujourd’hui, c’est grâce à des grands-pères et des grands-mères – je pense beaucoup à la figure de Jeanne Laurent – qui ont pensé cette décentralisation, cette élévation collective par les poètes, par les grands textes. Si on peut essayer de le continuer à notre petite échelle, ça peut peut-être faire du bien.

Molière et ses masques joue cet été au Festival Off Avignon dans le cadre de la programmation du Théâtre du Train Bleu. Qu’attendez-vous de ces dates ?

Simon Falguières : De faire connaître encore mieux l’aventure du Moulin de L’Hydre, parce qu’on a besoin de l’appui d’un public de plus en plus nombreux pour essayer de faire en sorte que cette utopie puisse perdurer, grandir. De rencontrer un nouveau public. Et quel plus beau public que celui du festival… Et puis j’attends de ces dates que Molière et ses masques puisse continuer une vie de tournée à travers la France.


Molière et ses masques de Simon Falguières
Création le 7 septembre 2024 au
Festival du Moulin de l’Hydre #3 – Saint Pierre d’Entremont
Jardins de l’ancien Carmel avec le
Théâtre du Train Bleu dans le cadre du Festival Off Avignon
Du 4 au 23 juillet 2026
Durée 1h25

Tournée 26-27 (en cours)
11 septembre 2026 : Le Préau, CDN Normandie Vire (14)
18 au 20 septembre 2026 : Théâtre des Célestins, Lyon (69)
22 septembre 2026 : Domaine d’Harcourt (27)
23 septembre 2026 : Cidrerie de Beuzeville (27)
26 et 26 septembre 2026 : Scène de Recherche / Théâtre Paris-Saclay (91)
27 septembre 2026 : Les Andelys (27)
6 au 11 octobre 2026 : Le Trident, scène nationale, Cherbourg-en-Cotentin (50)

25 et 26 janvier 2027 : Théâtre Ducourneau, Agen (47)
11 février 2027 : Théâtre du Chevalet, Noyon (60)
18 et 19 février 2027 : La Maison d’Elsa, Jarny (54)
8 mars au 3 avril 2027 : Les Plateaux Sauvages, Paris (75)
18 au 24 avril 2027 : Itinérance – Maison de la Culture, Amiens (80)
27 au 29 avril 2027 : Théâtre d’Angoulême (16)
11 et 12 mai 2027 : La Barcarolle, Saint-Omer (62)
14 et 15 mai 2027 : Saison Sud Hérault (34)
16 mai 2027 : Théâtre Albarède, Ganges (34)
22 mai 2027 : L’Estive, scène nationale de Foix (09)
23 au 30 mai 2027 : Théâtre+Cinéma, scène nationale Grand Narbonne (11)
2 et 3 juin 2027 : Centre culturel Jacques-Duhamel, Vitré (35)
9 au 19 juin 2027 : Tournée itinérante en Mayenne (53)
2 et 3 juillet 2027 : Cité internationale de la langue française, Château de Villers-Cotterêt

Texte, mise en scène et scénographie de Simon Falguières
Avec Antonin Chalon, Louis de Villers, Anne Duverneuil, Charly Fournier, Victoire Goupil et Manon Rey
Construction des tréteaux – Le Moulin de L’Hydre : Alice Delarue et Léandre Gans
Création accessoires et masques – Alice Delarue
Création musicale – Manon Rey
Création costumes – Lucile Charvet et Simon Falguières
Création lumière – Léandre Gans

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