Journal d'un autre de Simon Falguières © Christophe Raynaud de Lage
Le Journal d'un autre de Simon Falguières © Christophe Raynaud de Lage

Le Moulin de l’hydre : Un festival 2025 en plein chant 

Pour la quatrième année consécutive, la fabrique théâtrale nichée au cœur du bocage normand et portée par l’association Les Bernards l’Hermine et la compagnie Le K, propose un moment de partage où les arts vivants s’hybrident. Danse, musique et théâtre entraînent les festivaliers jusqu’au bout de la nuit.
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À Saint-Pierre-d’Entremont, au creux d’une vallée encaissée entre forêt et falaise de schiste brun, le Moulin de l’Hydre s’anime chaque premier week-end de septembre. Ancienne filature posée au bord du Noireau, le lieu brouille les pistes. L’architecture industrielle et monolithique de la bâtisse principale contraste avec les bucoliques pâturages alentour et le potager derrière le bâtiment de vie. Depuis quatre ans, devenue fabrique théâtrale, l’endroit mêle vie quotidienne, travail artistique, chantier et accueil du public. L’ambition est claire et assumée : inventer une autre manière de faire du spectacle vivant en offrant un espace durable de résidence et de répétition.

Bien Parado du collectif La méandre © Christophe Raynaud de Lage
Bien Parado du collectif La méandre © Christophe Raynaud de Lage

Les habitants des lieux – Louis de Villers, Anastasia Kozlow, Stéphane Maugeri, Ingo Thill, Simon Falguières, Léandre Gans et Alice Delarue –  racontent cette aventure comme une histoire collective. Quatre années de travaux, de créations et de partages ont permis d’esquisser un geste nouveau au cœur d’une ruralité qui ne demande qu’à vibrer à l’unisson. Sélectionné récemment par le Loto du patrimoine, qui devrait permettre de financer une partie de la rénovation, le Moulin poursuit sa lente métamorphose. Le cap reste le même depuis le début, celui de transformer la filature en théâtre. En attendant, il se réinvente chaque fin d’été en festival hybride conjuguant danse, musique et théâtre. 

Une fête populaire et sans barrières

Au fil du jour, le lieu se remplit. Les habitués, les néophytes, les bénévoles et les artistes se mêlent joyeusement, fraternellement. Ici, rien n’est imposé, tout est libre. Chacun choisit librement le prix de sa participation – 10 euros en moyenne. Pour cette quatrième édition, le Moulin de l’Hydre fait carton plein. Un millier de personnes ont franchi les portes du Moulin, venues des villages voisins, des bourgs alentour et parfois même de Paris.

Le festival n’ignore pas les bruits du monde, mais cherche à l’affronter autrement.  Cette édition résonne comme un chant collectif, une manière de se rassembler malgré l’angoisse liée aux guerres, à l’urgence écologique, aux tensions sociales et politiques. Ici, l’art se fait refuge et résistance, à la fois exigeant et profondément populaire.

Corps en transe

Sur la petite scène extérieure, juste en face à l’entrée du site, Cédric Froin fait quelques tests son. Le public s’installe à même le sol. Les premières notes résonnent. Au loin, un bruit sourd se fait entendre. Jane Fournier, du collectif La Méandre, fend la foule en traînant une caisse de bois qui lui servira de podium improvisé. Elle l’installe au cœur du public, esquisse quelques mouvements.

Silhouette androgyne, gestes secs empruntés à la danse sévillane, elle laisse son corps traversé par des pulsations électro. Visage fermé, corps souple, ses bras fendent l’air. Son regard scrute le public, parfois s’attarde. Ses mains se posent sur une épaule. Le lien entre artiste et spectateur se fait étroit, intime. La fusion des styles et des corps est totale. Avec Bien parado, spectacle imaginé pour l’espace public, elle brouille les repères, se libère des codes et invente une danse viscérale. Le public, debout, vibre avec elle et la fête peut commencer.

Mémoire et cérémonie
Koudour d'Hatice Özer © Christophe Raynaud de Lage
Koudour d’Hatice Özer © Christophe Raynaud de Lage

Après le repas partagé – un moment immuable du festival – , les spectateurs gagnent la grande scène, installée de l’autre côté de la filature. Hatice Özer y invite à plonger dans ses souvenirs d’enfance et dans la mémoire des mariages de la diaspora turque. Retraçant avec humour et tendresse des moments vécus dans la cité où elle a grandi, l’artiste d’origine turque imagine une procession où les mariées d’hier, d’aujourd’hui et de demain racontent leurs doutes, leurs regrets et leurs espoirs.

Son spectacle Koudour repose sur un voyage artistique où sont évoqués notamment la danse hypnotique des soufis, les chants d’Oum Katlhoum, le souvenir des chanteurs qui de village en village apportaient partout un peu d’amour, avec un chœur d’habitants de Flers, mobilisés par l’aide d’associations locales. Les voix se mêlent aux gestes, les rituels aux anecdotes et la salle oscille entre récit intime, fête populaire et cabaret. L’élan est généreux, parfois foisonnant, mais il affirme une communauté et une histoire convoquées avec fougue et sincérité. On comprend le geste, mais la dramaturgie reste fragile. Entre one-man show, concert et souvenirs, le mélange séduit, mais laisse à distance. 

Aux racines du territoire

Le lendemain, le festival se transforme en marche théâtrale. Clara Hédouin présente Prélude de Pan, d’après Giono, qu’elle avait créé à Avignon cet été et qu’elle adapte ici au paysage du Moulin. Cette recréation in situ s’inscrit dans son processus artistique et s’appuie aussi sur des entretiens menés avec les habitants. La vallée, les bois et les prairies deviennent décor et récit. Le texte s’entrelace avec la poésie du territoire et les spectateurs découvrent leur environnement réinventé, miroir sensible de leur propre vie.

Musique en lutte

Au bord du Noireau, l’Orchestre du Nouveau Monde prend place. Né en 2022 du désir de donner un sens nouveau à la pratique musicale, il réunit une centaine de jeunes musiciens issus des conservatoires régionaux et nationaux. Leur projet artistique s’accompagne d’un engagement politique affirmé en faveur de la justice sociale et de l’urgence climatique.

À l’ombre de la bâtisse de pierre, archets et cuivres résonnent. Les notes dépassent le simple plaisir esthétique pour éveiller une écoute collective et militante, où l’art devient outil de réflexion et d’action. Le programme passe de Bernstein à Beethoven, d’Arturo Márquez à Rafael Hernandez, sans oublier les œuvres méditatives de Florence Price, première compositrice afro-Américaine dont une symphonie a été jouée Outre-Atlantique par un grand orchestre. L’élan de la jeunesse et sa fougue emportent les festivaliers vers d’autres horizons, ceux d’un monde à réinventer et à écouter.

Le souffle militant de Giono
Vivre d'après Jean Giono, mise en scène de Louis de Villers © Christophe Raynaud de Lage
Vivre ! d’après Je ne peux pas oublier Jean Giono, mise en scène de Louis de Villers © Christophe Raynaud de Lage

Un peu plus tard, en fin de journée, Louis de Villers quitte ses habits d’organisateur pour monter sur scène. Corps longiligne, gestes volubiles et voix claire, il donne à entendre sans artifice, ni effet, Je ne peux pas oublier, texte antimilitariste écrit par Giono en 1934. Le récit s’ancre dans le fracas de la Grande Guerre que l’auteur, malgré les années, garde au plus profond de lui comme une blessure incapable de cicatriser, et résonne douloureusement avec les conflits contemporains. 

À ses côtés, la batteuse Yuko Oshima martèle sa batterie, transformée en champ de bataille sonore. Le dialogue entre mots et percussions oscille entre douceur et explosion. Ensemble, ils restituent l’urgence d’un texte qui cherche, au milieu du chaos, une langue et des rythmes pour dire la vie.

Rire et vertige

La nuit est déjà avancée, quand Simon Falguières prend place sur les planches. Cheveux blond peroxydé, silhouette nerveuse, il ouvre de nouvelles pages du Journal de l’autre, un récit intime entamé depuis 2017. Par un jeu de dédoublement, il raconte sa vie, ses angoisses, ses doutes et ses aventures artistiques avec une autodérision flamboyante. À travers ce récit mi-réel mi-fictif, il revient sur la genèse du Moulin, évoque ses obsessions et offre en prime quelques extraits de sa prochaine création, Le Livre de K.

Conteur hors pair, il entraîne son auditoire de la comédie à la tragédie, jusqu’aux frontières du n’importe quoi, mais toujours avec un sens jubilatoire du plateau. Le public rit, s’émeut et se laisse embarquer. Chauffés à blanc et prêt à danser, les festivaliers poursuivent la nuit aux sons rugueux et chauds de Deadwood, trio électro-blues azimuté, puis d’un DJ set qui prolongera la fête jusqu’à l’aube.

Un chant pour être ensemble

Deux jours intenses et habités, semblables à ceux qui rythment la vie du Moulin toute l’année. Fragile et flamboyante, généreuse et ouverte, cette quatrième édition a tenu son pari. Elle a fait du festival un chant collectif, une manière de se retrouver face aux inquiétudes du monde et de transformer l’art en espace de résistance et de partage.


Festival du Moulin de l’Hydre
du 5 au 6 septembre 2025

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