Édouard Collin © Pierre Mambour

Édouard Collin, l’humour en seconde peau

Longtemps abonné aux partitions de bellâtre volontiers dévêtu, qu'il a su habiter et étoffer, ce fou de théâtre de boulevard a fini par composer la sienne. À l'Apollo jusqu'à fin décembre, Mes Adorées ressuscite les aïeules qui l'ont bercé et affiche, sans l'ombre d'un remords, une ferveur intacte pour le divertissement populaire.
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Les tempes grisonnent légèrement, le regard pétille et le large sourire désamorce d’avance toute tentative de le prendre en défaut. Attablé à la terrasse d’un café parisien, sous les derniers feux de l’été indien, Édouard Collin s’inquiète, en toute malice, du microphone posé entre les tasses. Rassuré malgré le vacarme de la circulation, avec une simplicité confondante, il se lance sans filet. Les piques fusent, l’autodérision n’est jamais loin. L’humour lui tient lieu de seconde peau, parfois d’armure. Il esquive d’une boutade ou, plus redoutable encore, d’un silence amusé, détaché.

© Steve Bouteiller

Il y a quatre ans, lorsqu’il se présentait seul-en-scène au Théâtre du Marais, une autre silhouette se dessinait déjà derrière celle du jeune premier de boulevard, rôle qui lui colle toujours à la peau. Sur un plateau presque nu, vêtu de noir, le comédien racontait une enfance ballottée, un père disparu trop tôt, une mère flamboyante mais ravagée par la drogue, et surtout les deux grands-mères qui l’avaient en grande partie élevé. Depuis, le spectacle a poursuivi sa route, s’est affiné, a grandi jusqu’au Faubourg-du-Temple. Lui a mûri sans rien céder de son goût du rire, de son appétit de vivre ni de cette curiosité qui le tient en mouvement

Une grand-mère et un magnétoscope

Enfant, il regarde Au théâtre ce soir avec sa grand-mère maternelle, qu’il appelle tendrement Mamie Adorée. À ses côtés, il découvre Jacqueline Maillan, avant de l’accompagner chez France Loisirs acheter les cassettes tout juste sorties et pouvoir ainsi les visionner à l’envi, jusqu’à les user. Avec son accent chantant du Sud, sa foi inébranlable et son caractère haut en couleur, elle impressionne tant le petit garçon qu’il la croit promise à la canonisation. Mamie Cocotte, l’autre grand-mère, est d’une tout autre trempe. Entre ces deux femmes que presque tout oppose, il trouve ses repères.

Il ignore encore que les pièces qu’il dévore sur bandes magnétiques se jouent chaque soir, sur les Grands Boulevards à Paris. Au collège, une petite amoureuse l’emmène à la Comédie-Française. Il y retourne souvent, même si l’ennui s’invite parfois. « C’était un peu comme à l’église, où j’étais enfant de chœur. Je me disais, c’est cool, je suis sur scène, mais il y avait quand même un côté rébarbatif. » L’église, il connaît. Il a porté l’aube dix ans durant, jusqu’aux premiers troubles de l’adolescence. Il en rit encore.

Un soir de Saint-Valentin
© Steve Bouteiller

Le déclic survient un 14 février. Les salles affichent complet et le jeune couple, alors du côté de Strasbourg-Saint-Denis, cherche encore où aller. Parmi les pièces qui commencent à 21 heures, une seule, a encore quelques places disponibles et est assez proche pour qu’ils arrivent à temps. Elle s’appelle Le Squat et se joue au Théâtre de la Madeleine. Trois jeunes comédiens posent sur l’affiche. Ils y vont sans trop savoir où ils mettent les pieds. Dix minutes après le lever de rideau, Marthe Mercadier et Claude Gensac entrent en scène. Pour Édouard Collin, tout bascule. « Mon horizon s’est éclairci. Je me suis dit, c’est ça que je vais faire de ma vie. C’était contemporain, c’était fun, avec les ruptures que j’aimais chez Maillan, mais d’aujourd’hui. »

Dès lors, l’adolescent délaisse la maison de Molière pour les théâtres privés. L’Officiel des spectacles en poche, il réclame chaque semaine ses cent francs de poche pour profiter du tarif réduit et court d’une salle à l’autre. Il revient surtout applaudir Marthe Mercadier, samedi après samedi. À quatorze ans, cette drôle d’assiduité intrigue. Les gens le reconnaissent bientôt et lui adressent la parole. Sans le savoir, il se taille déjà une place dans ce monde qu’il observe depuis la salle.

Des planches sans diplôme

Sa formation suit un chemin beaucoup moins rectiligne. Fils d’une mère comédienne, il fréquente les clubs de théâtre de la paroisse puis du collège, où un professeur lui confie, à onze ans, le rôle-titre des Fourberies de Scapin. « J’ai dit OK, c’est de qui ? » raconte-t-il en riant. Suivent le cours Simon le mercredi après-midi, un lycée à option théâtre où il entre par piston alors qu’il collectionne les dernières places partout sauf sur scène, puis les cours Viriot, fréquentés par sa mère trente ans plus tôt.

Il ne termine aucun cursus. « Il y a quelque chose qu’on a en soi ou qu’on n’a pas », tranche-t-il en se rappelant un mot de Maria Pacôme. Répéter toute l’année dans l’espoir de jouer cinq minutes en juin, sous l’œil d’un professeur qui interrompt la scène toutes les trente secondes, l’ennuie ferme. Face à une salle, en revanche, quelque chose s’allume. À la sortie du lycée, un casting lui ouvre les portes du cinéma. Il tourne dans Crustacés et Coquillages d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, aux côtés notamment de Valeria Bruni-Tedeschi. L’entrée dans le métier a de quoi faire des envieux. Lui n’a pourtant qu’une idée en tête, retrouver les scènes qui le font vibrer depuis l’adolescence, celles de Sophie Desmarets et de Jacqueline Maillan, où le rythme ne pardonne rien et où le public répond du tac au tac.

Le culot d’un gamin
© Steve Bouteiller

À seize ans, il croise Olivier Macé alors qu’il assiste aux Amazones en simple spectateur. Trois ans plus tard, le metteur en scène se souvient de lui au moment de reprendre la pièce avec Chantal Ladesou et lui propose une audition. Édouard Collin n’a que dix-neuf ans, mais l’aplomb est déjà là. Au téléphone, il assure qu’il est inutile de convoquer d’autres candidats, le rôle sera pour lui. Le jour venu, ils sont dix.

Tous patientent dans la salle. Quand Jean-Pierre Dravel demande qui veut ouvrir le bal, Édouard Collin se lève. Il déboule à toute allure et se fait aussitôt arrêter. « On va reprendre et tu vas parler normalement. » Il ne se démonte pas pour autant. Dans sa poche, une photo de Jacqueline Maillan lui sert de talisman. Il recommence.

À l’issue du premier tour, ils ne sont plus que deux. En face se dresse un comédien passé par la téléréalité, déjà connu, que la production semble vouloir engager. Pendant un quart d’heure, les deux garçons reprennent la même scène, échangent les personnages, repartent de plus belle. Le jury ne parvient pas à les départager. Les metteurs en scène, l’auteur et le directeur du théâtre hésitent encore. Alors le jeune homme joue son va-tout. « Lui, il a eu sa chance, il travaille déjà. Moi, j’ai besoin de cette chance, je veux ce rôle. Il faut me prendre. » Le quatuor capitule, et le spectateur assidu passe enfin de l’autre côté, sur les planches.

Apprendre en regardant

Ses véritables maîtres, il ne les a presque jamais côtoyés. Jacqueline Maillan meurt lorsqu’il a cinq ans. Il n’a jamais vu Jean Poiret sur scène, n’a pas rencontré Robert Lamoureux, n’a partagé qu’une photo avec Michel Roux et quelques lectures avec Marthe Mercadier, déjà au soir de sa carrière. Son conservatoire tient dans des captations apprises par cœur. Treize à table, Folle Amanda, Le Canard à l’orange et L’Amour foot tournent encore en boucle chez lui. « Il y a tout dans ces captations. »

Les rencontres viendront ensuite. Olivier Macé devient son « père de théâtre », au fil de six pièces partagées. Amanda Lear, qui débute sur les planches alors que lui a déjà accumulé les représentations, devient une amie proche. Chantal Ladesou, surtout, lui donne une leçon qu’il n’oubliera pas. Après six cents représentations des Amazones, elle ne lâche rien et ne joue jamais à l’économie. Un soir, elle demande à Sonia Dubois de retenir légèrement une réplique, persuadée de pouvoir glisser un rire supplémentaire. « Je me suis dit, putain, elle continue. Il faudra toujours enrichir, toujours aller creuser. »

Donner du corps au beau gosse de service
© Steve Bouteiller

L’emploi qui lui colle à la peau ne lui offre guère de matière. Le beau mec, vaguement abruti, se retrouvant torse nu au bout de dix minutes et doit ensuite se débrouiller. Olivier Macé le lui répétait, dans ces cas-là, mieux vaut arriver « avec son panier garni ». Édouard Collin applique le conseil à la lettre. Il ajoute des répliques, invente des effets, va chercher le rire là où le texte ne le lui donne pas. Panique au ministère, joué trois cent cinquante fois sans lassitude, lui offre enfin un rôle capable d’emporter la salle. Il ne s’en cache pas, le rôle du clown blanc le rendrait malheureux comme les pierres. « J’ai besoin du rire du public. Sinon, c’est comme si je n’étais pas aimé. »

Une incursion dans le théâtre public, sous la direction d’Olivier Werner et aux côtés de Natacha Amal, l’entraîne vers d’autres rivages. Dans Féminin, étrange et préjugé, montage autour du regard porté sur les femmes à travers les siècles, les deux interprètes passent d’un sexe à l’autre et échangent les rôles. Il reconnaît, hilare, n’avoir pas toujours compris ce qu’il jouait. Le metteur en scène, lui, apprécie cet acteur venu du privé qui ne pose pas « trois mille questions » avant d’aller s’asseoir sur une chaise.

Avec les années, l’étiquette finit par serrer. Les propositions se ressemblent, les personnages aussi. Pourtant pas de frustration, mais plutôt un constat. À trente-cinq ans à peine, il sait que le garçon qui tombe le tee-shirt ne tiendra pas quinze saisons de plus. « Au lieu de devenir aigri, j’ai fait le choix de forcer le destin et de montrer que j’ai autre chose à offrir. » Plutôt que d’attendre un autre rôle ou une proposition loin des sentiers déjà bien battus, il décide de de prendre la plume et d’écrire.

Dix jours dans une cuisine

Au départ, il veut écrire pour Mamie Adorée. Cette femme volubile, très premier degré, « un personnage à la Pagnol », possède tout ce qu’il faut pour nourrir un spectacle. Mais le seul portrait de la grand-mère ne suffit bientôt plus. Pour dire ce qu’elle a représenté, il lui faut dérouler le fil entier de son enfance.

Pendant des mois, rien ne vient. Il cherche l’effet, force la blague, recommence et jette. Izabelle Laporte, rencontrée sur une pièce acceptée sans enthousiasme parce qu’il a besoin de travailler, écoute son histoire et l’encourage. Un enfant élevé par deux grands-mères aussi différentes, lui dit-elle, « tu as ton sujet ». Puis un jour, seul dans sa cuisine, quelque chose se dénoue. « J’ai imaginé que je racontais ma vie à un pote. Et j’ai écrit, je m’appelle Édouard. »

À partir de là, tout jaillit. Il écrit dix jours d’affilée, trois heures chaque après-midi. L’artiste a ses rites, ses croyances, ses manies. Il a besoin de règles pour éviter de partir dans tous les sens. Au fil des pages surgit aussi sa mère. Celle qu’il ne voulait pas raconter devient l’une des figures les plus bouleversantes du spectacle. Sombre et flamboyante, rongée par la drogue, elle n’essuie aucun jugement, et il l’endosse lui-même sur scène. Dès la création, en 2022, c’est justement cette façon de passer d’un personnage à l’autre, sans lourdeur ni pathos, qui révélait un interprète que ses emplois habituels tenaient dans la pénombre.

Des pages à la scène
© Steve Bouteiller

Le texte achevé, il emporte son ordinateur jusqu’à la cuisine d’Izabelle Laporte et lui lit ses deux heures de matière. Elle pleure, puis lui conseille de ne rien ré-écrire, simplement de couper. Lorsqu’elle lui demande à qui il compte confier la mise en scène, la réponse va de soi, ce sera elle. Il n’a pas un sou. Elle accepte quand même. Le travail commence chez elle, presque aussi simplement que le texte est né.

Quatre ans plus tard, Mes Adorées revient à  l’affiche. Ce qui aurait pu rester une parenthèse intime est devenu un fil essentiel de son parcours. Le spectacle lui a surtout permis de desserrer l’étiquette sans renier ce qui l’avait précédée. Il n’avait nul besoin d’un contre-emploi. Il lui suffisait de montrer tout ce qu’il pouvait glisser derrière.

À la recherche d’un personnage

Édouard Collin rêve encore de Scapin, ce premier rôle décroché à onze ans sans même savoir qui était Molière. Il aimerait le retrouver sous la direction de Frédérique Lazarini, qui l’a récemment auditionné pour Roderigo dans Othello. Il attend encore la réponse.

Toutefois, son désir profond est ailleurs. Il tient dans une phrase de François Périer, qui aimait qu’au lever de rideau le public ait l’impression de retrouver un bon copain. Comme Louis de Funès, Jacqueline Maillan ou Maria Pacôme, reconnaissables au premier coup d’œil sans jamais se réinventer d’un spectacle à l’autre, il voudrait trouver le personnage qui n’appartiendrait qu’à lui, son Columbo en quelque sorte. « Je n’ai pas du tout besoin de prouver que je peux jouer en cape. »

Des rêves et du rire

Remplir le Théâtre du Palais-Royal chaque saison le comblerait. Il le dit en souriant, mais la conviction ne prête guère à plaisanterie. Il aime le boulevard sans complexe et s’inquiète de voir s’éteindre celui qui l’a tant fait rêver enfant. Trop de productions au rabais, estime-t-il, et trop de mises en scène qui empruntent quelques signes au théâtre subventionné dans l’espoir de paraître plus chic. Lui voudrait retrouver la mécanique, le rythme et l’exigence des pièces qui ont nourri son enfance.

Il se verrait bien, un jour, mettre en scène ce répertoire qu’il chérit. Il écrira encore, c’est certain, et cette fois un spectacle « uniquement drôle », précise-t-il, parce que ce serait « plus facile à vendre ». La formule, pleine de lucidité, le fait rire, et elle lui ressemble. Édouard Collin ne cherche plus à prouver qu’il vaut mieux que son emploi. Il sait ce qu’il aime et ce qu’il entend défendre, le rire franc, assumé, sans excuse. Au fond, le gamin qui usait les cassettes de Mamie Adorée devant le magnétoscope n’a jamais quitté la pièce. Il est simplement passé de l’autre côté de l’écran.


Mes adorées d’Edouard Collin
créé en 2022 au Théâtre du Marais

Reprise
13 septembre au 28 décembre 2026 à l’Apollo Théâtre

Mise en scène d’Izabelle Laporte
Avec Édouard Collin 

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