Quelque chose d’instable émane du plateau, tandis que le public continue de s’installer. Au sol, quelques matelas et oreillers ont été disposés, comme posés là parce qu’il fallait bien qu’ils trouvent place quelque part. Même les sept corps qui se devinent dans la pénombre semblent incertains, dans l’attente de ce qui n’a pas encore commencé. Il ne s’agit pas tout à fait d’impatience, mais plutôt de cet instant de suspension qui précède une promesse bientôt tenue. Dans quelques minutes, ces sept corps vont enfin pouvoir être regardés, ces sept voix écoutées. Chacune a son histoire, celle d’une jeunesse construite tant bien que mal entre les tribunaux, l’assistance sociale et les foyers. Une jeunesse sans repère qui n’a toutefois pas oublié de s’approprier le droit de rêver.
Le théâtre comme un outil
Ce sujet de société, Marika Dreistadt et Raphaël Defour en font le point de départ d’une écriture qui ne se contente pas de dire. Dès les premiers instants, le ton de la théâtralité est pleinement affirmé. Bien sûr, le propos reste un pivot dramaturgique essentiel. Mais pour les deux artistes, le plateau doit aussi permettre de l’habiter, de lui donner une épaisseur. Alors, avec le concours de Raphaël Raccuia et Edouard Hugli, respectivement à la création son et lumière, HALTE envisage le théâtre comme un outil plutôt que comme un prétexte. Au plateau le récit se structure, se poétise, devient fiction sans renier la réalité du passage à l’âge adulte pour ces sept jeunes issus des systèmes de protection de l’enfance.
Synonyme de liberté pour nombre d’ados de leur génération, la majorité ne résonne pas, dans leur histoire, avec autant de légèreté. Et pour cause, non seulement leurs parcours, tous singuliers, n’ont souvent rien eu de facile. À ce titre, les institutions en question ne sont d’ailleurs pas épargnées, caractérisées par leurs défaillances, leurs échecs ou leurs renoncements, plus rarement par leur bienveillance et leur efficacité. Mais lorsqu’à 18 ans, ce parcours infernal prend fin, l’émancipation se mue aussi et surtout en un immense vertige. Une sensation d’abandon ferme et définitif qui se confronte à la possibilité, enfin gagnée, de tracer sa propre vie.
Le droit de rêver
Ce sont tous ces parcours qui nourrissent l’écriture de HALTE. Des chemins pour beaucoup solitaires, malgré les moments partagés en foyer, les tentatives de rêver ensemble, de s’extraire collectivement d’une réalité étouffante. Sur cette base, Marika Dreistadt et Raphaël Defour convoquent au plateau un espace neutre qui change de visage à l’envi. Tantôt palais de justice ou lieu d’accueil, bureaux administratifs ou clairière isolée dans la montagne, la scène donne au récit les moyens d’exister. Quelques praticables, rideaux et astuces de machinerie suffisent à en dresser le cadre.
Au cœur, ce sont les mots et l’énergie des sept interprètes qui en produisent l’essence. Une chair dramaturgique qui se construit non pas comme autant de témoignages, mais comme matière à faire théâtre. De la figure du procès aux scènes reconstituées, les rapports de force s’inversent à vue d’œil. Ici le pouvoir, y compris celui de rêver, appartient à ceux qui se l’octroient. La poésie s’en porte garante, dans cette création qui se révèle d’une belle délicatesse, dans sa conception comme dans son interprétation.
Envoyé spécial à Genève
HALTE de Marika Dreistadt et Raphaël Defour
Création le 9 septembre 2026 à L’Arsenic – Centre d’art scénique contemporain – Lausanne
Vu à la Comédie de Genève
24 et 25 septembre 2026
Durée 1h40
Concept et mise en scène : Marika Dreistadt, Raphaël Defour
Texte : Zakaria Houssen Amady, Celina Chraiet, Maël Do Nascimento, Alexis Limacher Abreu, Natalia Nguba Ekela, Clémentine Polly Care Pache, Lisa Ruttgers
Collaboration artistique : Marine Brosse
Son : Raphaël Raccuia
Lumière : Edouard Hugli
Régie son : Raphaël Raccuia
Régie lumière : Arno Fossati



