Le Collectif On finira bien par comprendre © Émilie Bouyssou

Lior Aidan et Maxime Allègre : « Nous cherchons à comprendre l’inconstance du monde »

Réunis sur les bancs du conservatoire du VIIIe arrondissement et animés par la même envie de chercher au plateau, les membres du collectif On finira bien par comprendre font du travail en commun leur ligne de conduite. Avec Illusions d’Ivan Viripaev présenté dans le cadre du Festival SPOT #13 au Théâtre Paris-Villette, ils interrogent le mensonge, la vérité et nos certitudes vacillantes.
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Comment le collectif est-il né ?

Lior Aidan : Nous nous sommes rencontrés au conservatoire du 8e arrondissement, dans la classe d’Agnès Adam. Laura Opsomer Mironov, Charles Montélimard, Maxime et moi avons été réunis sur un même spectacle et le plaisir de travailler ensemble a été immédiat. Un jour, Laura me demande si je n’aimerais pas mettre quelque chose en scène. Je lui parle alors d’Illusions de Viripaev, une pièce vue et lue qui m’avait bouleversé. Je pourrais même dire qu’elle a été déterminante dans ma décision de consacrer ma vie au théâtre.

© Vahid Amanpour

À la fin de l’année 2022, je leur propose de la lire. Ferdinand Mochot, que nous avions également rencontré au conservatoire, nous avait rejoints entre-temps. Nous découvrons le texte ensemble et l’envie de le porter au plateau s’impose rapidement. Au même moment, Ferdinand souhaitait travailler autour de John Cassavetes et Maxime de Peter Pan. Plutôt que de mener ces projets séparément, nous avons décidé de réunir nos envies au sein d’un même collectif.

Au départ, notre réflexion était assez stratégique, une création doit aider à financer la suivante. Puis, en travaillant ensemble, nous avons compris que le collectif pouvait être bien davantage qu’un groupe d’amis réunis autour de différents spectacles. Peu à peu, une méthode et une véritable philosophie de travail communes se sont dessinées.

Maxime Allègre :  Il y avait surtout l’envie de prolonger la méthode rencontrée avec Agnès Adam, celle qui consiste à chercher par le plateau. Nous travaillons peu à la table. La dramaturgie se construit ensemble, dans le travail. Le sens ne vient pas d’en haut. Nous tenions vraiment à poursuivre dans cette voie.

Comment cette recherche collective se traduit-elle au plateau ?

Maxime Allègre : Cela dépend des projets. Sur Illusions, nous sommes partis du texte, mais nous l’avons très vite mis de côté pour travailler par des jeux et des improvisations. Nous cherchons d’abord à comprendre ce qui se joue, l’action dramaturgique, en retirant complètement les mots. Nous inventons des situations qui nous rapprochent des thématiques de la pièce. La langue revient dans un second temps.

Lior Aidan : Nous avons commencé par une lecture au printemps 2022, puis véritablement travaillé à partir de septembre-octobre. Nous ne nous sommes emparés du texte lui-même qu’en avril de l’année suivante. Nous ne l’avions pas appris. Il fallait d’abord nous approprier ses thématiques au plateau, les faire nôtres. Agnès Adam a été l’élève d’Anatoli Vassiliev et travaille beaucoup à partir des études, de l’analyse par l’action. Viripaev écrit un théâtre de texte. Nous avons choisi de l’aborder d’abord par l’action.

Qu’est-ce qui vous a tant séduits dans Illusions ?
 © Vahid Amanpour

Lior Aidan : Mon point de départ est très intime. Quand j’ai découvert le texte dans la mise en scène d’Olivier Maurin à Villeurbanne en 2018, cela m’a bouleversé dans mon parcours. La pièce possède tellement de strates. Des acteurs sont là, des narrateurs racontent une histoire, mais nous ne savons rien d’eux. Pourtant, c’est là que tout se joue.

Notre plaisir a été de nous demander sans cesse qui ils sont, pourquoi ils racontent cette histoire, s’ils l’inventent en direct, pourquoi ils changent d’avis. C’est aussi pour cela que nous ne sommes pas partis immédiatement du texte. La nature même de ceux qui portent le récit nous intéressait d’abord.

Maxime Allègre : Comme acteur, j’ai pris beaucoup de plaisir à chercher ce qui se joue là où rien n’est écrit, à comprendre comment l’action peut surgir de la seule narration. Je ne connaissais pas du tout l’écriture de Viripaev avant Illusions. J’ai ensuite lu presque toutes ses autres pièces et une question revient constamment, celle de notre soif de vérité face à un monde par nature inconstant. Il faut finalement apprendre à l’accepter.

Nous avions d’ailleurs d’abord appelé le collectif Inconstance avant de comprendre que ces questions allaient traverser nos différents projets. Notre nom actuel, raconte aussi cela. Nous cherchons à saisir le monde, même lorsqu’il semble nous échapper.

Comment passez-vous alors de l’improvisation au texte ?

Maxime Allègre : Petit à petit. Nous avons commencé avec des consignes complètement extérieures au texte, par exemple raconter ensemble une histoire à quatre. Puis nous avons resserré autour des personnages de Viripaev, toujours en improvisant, avant d’aborder son histoire puis sa langue. Ce n’est qu’ensuite que nous avons appris le texte.

Le jeu, la manière d’être les uns par rapport aux autres, nous a beaucoup aidés à comprendre la dramaturgie. Nous avons fait la pièce à l’envers, en partant du point final pour remonter jusqu’au début. Cela permettait de comprendre comment chaque scène rendait la suivante possible.

Lior Aidan : Un autre exercice a été important. Ferdinand, qui m’a assisté sur la mise en scène, donnait à chacun une consigne secrète. L’un devait raconter quelque chose de vrai, l’autre inventer, tout en cherchant à convaincre les autres. L’idée était d’observer ce que le mensonge provoque dans notre manière de jouer. Quels détails ajouter pour rendre notre récit crédible ? Comment notre façon de parler, de réagir ou de nous comporter changeait-elle lorsque nous voulions faire passer une histoire inventée pour vraie ?

 © Vahid Amanpour

Nous avons aussi beaucoup improvisé à quatre, avec une règle simple. Chacun devait poursuivre l’histoire en acceptant ce que le précédent venait d’inventer. Peu à peu, nous nous sommes demandé si les narrateurs d’Illusions ne pouvaient pas, eux aussi, construire leur récit au moment même où ils le racontent. Cette idée nourrit encore notre jeu aujourd’hui. À chaque reprise, nous découvrons de nouvelles choses dans le texte, parce que notre regard évolue avec le temps et l’expérience. La pièce reste ainsi toujours en mouvement.

Maxime Allègre : C’est ce qui me fascine encore lorsque nous la jouons. Dans le simple fait de raconter une histoire, des milliers de choses imprévues surgissent dans le regard des spectateurs comme dans celui de nos partenaires. Nous pouvons raconter quelque chose et ressentir exactement l’inverse. C’est là que nous avons trouvé quelque chose de profondément théâtral dans l’écriture de Viripaev.

Vous êtes de jeunes interprètes racontant des personnages au terme de leur existence. Que produit ce décalage ?

Maxime Allègre : Ces personnages qui reviennent sur leur vie permettent d’abord de raconter cette histoire. Comme la pièce joue sans cesse avec le mensonge, les blagues et les récits, cela ouvre énormément le champ des possibles dans la narration et l’invention.

Lior Aidan : Des spectateurs nous ont dit que voir de jeunes interprètes raconter ces vies renforçait le doute et l’idée que toutes les histoires énoncées pouvaient être possibles. Cela touche aussi à la projection du public.

Nous n’avons pas encore assez parlé du spectateur alors qu’il est constamment en rebond avec nous, comme nous le sommes avec lui. Il cherche la vérité autant que les personnages et les narrateurs. Tout le monde veut savoir ce qui est vrai alors que nous sommes dans un théâtre de fiction.

Maxime Allègre : Les spectateurs deviennent presque des partenaires de pensée. Nous cherchons à comprendre ensemble. La fin reste ouverte et la réponse appartient autant à chacun de nous qu’à chaque personne assise dans la salle.

Vos créations partent souvent d’une œuvre ou d’une figure. Avez-vous besoin de ce point d’ancrage ?
© Vahid Amanpour

Maxime Allègre : Nous le pensions au début. Notre prochain projet, Les Naufragés, s’inspirait à l’origine de l’œuvre de J.M. Barrie, Peter Pan, mais il venait surtout de mon désir de travailler sur la perte de l’enfance. En avançant au plateau et en cherchant à relier nos différentes pièces pour raconter quelque chose de plus vaste, le besoin d’écrire s’est imposé.

Nous sommes aujourd’hui en pleine écriture de plateau. Notre temps de résidence au Grand Parquet du Théâtre Paris-Villette va nous permettre de creuser cela et d’avancer sur le texte ensemble. Tout dépend finalement de ce que nous voulons traiter et du désir de la personne qui initie le projet.

Comment décidez-vous alors qui porte chaque création ?

Lior Aidan : Le collectif n’a que trois ans. Au départ, les choses se sont faites assez naturellement à partir de nos différents désirs. Très vite, nous nous sommes demandé ce qui nous reliait et ce qui pouvait réunir tous ces projets. Certaines réponses sont assez simples. Elles tiennent aux thématiques que nous voulons aborder, à notre manière de travailler, aux acteurs et actrices avec lesquels nous travaillons. Nous avons même écrit un manifeste de direction artistique pour tenter de définir cette identité.

Maxime Allègre : Nous ne voulions surtout pas créer un simple abri pour héberger nos projets respectifs. Nous cherchons à construire une identité artistique et une manière de fonctionner. Quelque chose nous relie intuitivement dans nos méthodes et nos thématiques. Nous essayons maintenant de le comprendre et de veiller à une cohérence artistique. Chacun peut avoir d’autres désirs de mise en scène, mais nous nous demanderons toujours à quel endroit un projet parle du collectif. Ce qui nous relie de plus en plus tient aussi aux sujets que nous abordons. Nous essayons, chaque fois, de comprendre le monde et la complexité de l’existence.


Illusions d’après Illusions d’Ivan Viripaev
une création du Collectif On finira bien par comprendre
Au Théâtre Paris-Villette dans le cadre du Festival Spot #13
Les 15 & 16 septembre 2026
durée 1h20

Mise en scène de Lior Aidan assistée de Ferdinand Mochot
Traduction de Tania Mogouilevskaia & Gilles Morel
Avec Lior Aidan, Maxime Allègre, Charles Montélimard, Laura Opsomer Mironov
Création lumière de Titouan Laporte
costumes, scénographie de Laura Opsomer & Lior Aidan
Dramaturgie de Camille Doucet
régie lumière & son – Rudy Sanguino

Bande-annonce d’Illusions d’après Ivan Viripaev, mise en scène de Lior Aidan © Collectif On finira bien par comprendre

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