Une servante éclaire le plateau, veillant sur Redwane Rajel autant qu’elle le guide. Rien d’autre ou presque. Lorsqu’il entre dans son halo de lumière, le comédien arrive chargé de plusieurs existences. Le boxeur, le soldat, le détenu, le fils et le comédien avancent d’un même pas. Grand, le regard sombre, débardeur noir sous une veste de travail bleue, il s’adresse à la salle avec une simplicité désarmante. Sa parole épouse le rythme des conversations de quartier, l’humour de ceux qui ont appris à désamorcer les coups du sort et la musicalité des rues d’Avignon. Elle accélère, bifurque, se suspend, repart. Très vite, le témoin s’efface. Ne reste qu’un acteur qui tient son public.

Son enfance se dessine par touches. Une mère rongée par la dépression, une sœur aînée, une tante bibliothécaire à Ceccano qui lui ouvre les portes des livres et de l’imaginaire. Puis viennent les cités, les petits boulots et le désir de trouver sa place. À dix-huit ans, il s’engage dans l’armée pour soulager sa mère. Il découvrira plus tard qu’il a intégré le régiment qui avait torturé son grand-père et tué son oncle pendant la guerre d’Algérie. La boxe, la vente de voitures, puis le drame. Un homme meurt. Le procès. La prison.
Une parole qui ne cherche jamais à séduire
Le quartier d’isolement des Baumettes, le transfert au Pontet, le retour au tribunal, le cachot… Il faudra traverser toutes ces étapes avant qu’une rencontre avec un autre détenu ne l’entraîne vers un atelier de théâtre animé par Enzo Verdet. Derrière les murs de la prison naît alors un désir que rien ne semblait pouvoir faire taire. Redwane Rajel rencontre ensuite Bertrand Kaczmarek, avec qui il écrit ce spectacle, avant de croiser la route d’Olivier Py puis de Joël Pommerat qui, une fois libéré, lui offre la possibilité d’intégrer sa troupe. Le texte, écrit à plusieurs mains, refuse le confort d’une autobiographie chronologique. Les souvenirs reviennent comme ils surgissent dans la mémoire, par associations d’idées, par éclats, avec parfois une saillie d’humour, parfois un silence qui en dit davantage que les mots.
Cette écriture épouse naturellement la parole de Redwane Rajel. Rien n’y paraît fabriqué. Les changements de ton, les digressions, les éclats de rire comme les brusques retours à la gravité composent une langue profondément vivante. Ce qui captive n’est pas seulement ce qui est raconté, mais la manière dont le récit circule entre le plateau et la salle.
Toutes les vies d’un homme

Enzo Verdet accompagne ce récit avec une remarquable économie de moyens. Un banc devient tour à tour le lit d’une cellule, un banc de tribunal, une salle d’attente ou les coulisses d’un théâtre. Deux miroirs suffisent à métamorphoser l’espace. Ils ne créent pas seulement un effet visuel. Ils donnent à voir toutes les versions de Redwane Rajel qui continuent d’habiter le présent. L’enfant, le détenu, le boxeur, le fils et l’acteur se croisent sans jamais se confondre.
Le corps raconte lui aussi cette histoire. Les appuis solides du boxeur répondent à la vigilance instinctive de celui qui a connu l’enfermement. Une tension demeure dans les épaules, puis s’efface lorsqu’un sourire surgit ou qu’un souvenir heureux refait surface. Sans jamais surjouer, Redwane Rajel traverse ces métamorphoses avec une justesse remarquable.
Une vie cabossée fait théâtre
Jamais le spectacle ne cherche à susciter la compassion. Il refuse tout autant les discours simplistes sur la prison ou la rédemption. Ce qui intéresse Enzo Verdet, ainsi que Redwane Rajel, est ailleurs. Comment un plateau peut-il accueillir toutes les strates d’une existence sans en effacer les contradictions ? Comment un homme devient-il personnage tout en restant profondément lui-même ?
C’est dans cette tension entre récit intime et écriture scénique qu’À l’ombre du réverbère trouve sa force. Ce qui bouleverse n’est pas seulement le parcours du comédien. C’est la façon dont il le transforme en théâtre. En un peu plus d’une heure, une vie cabossée devient une matière scénique d’une rare intensité.
À l’ombre du réverbère de Bertrand Kaczmarek, Redwane Rajel, Enzo Verdet d’après la vie de Redwane Rajel
Création au Festival OFF Avignon du 29 juin au 21 juillet 2024 – Théâtre Transversal, Avignon
Durée 1h10
4 au 25 juillet 2026 au Théâtre des Carmes – Festival Off Avignon
Tournée
6 novembre 2026 à La Faïencerie, La Tronche (38)
2 au 4 décembre 2026 à la Comédie de Caen dans le cadre du Festival Vis-à-vis
24 février au 6 mars 2027 au Théâtre du Rond-Point, Paris
octobre 2027 au Manège, Maubeuge
Dates passées
30 mai 2026 au Figuier Blanc, Argenteuil
du 3 au 5 fevrier 2026 à la MC2 Grenoble
30 janvier 2026 au Centre Dramatique des villages du Haut Vaucluse, Valréas
du 27 au 29 janvier 2026 au Théâtre National de Nice
23 janvier 2026 au Théâtre Denis, Hyères
du 18 au 23 novembre 2025 au Théâtre Paris Villette
15 novembre 2025 à la Cité Internationale de la Langue Francaise, Villers-Cotterets
15 et 16 octobre 2025 à Châteauvallon-Liberté, Scène Nationale, Toulon
8 octobre 2025 au Théâtre des Carmes, Avignon
7 octobre 2025 au Théâtre d‘Arles
du 29 septembre au 4 octobre 2025 – reprise au Théâtre des Bernardines, Marseille
Avec Redwane Rajel
Mise en scène et scénographie d’Enzo Verdet
Collaboration artistique – Hélène July
Créateur lumière de Arnaud Barré
Construction décor – Wolfgang Affolter, Guillaume Ledieu, Emmanuelle Venier
Remerciements à Joël Pommerat



