Bastien Semenzato © Aline Paley

Bastien Semenzato : « Dans notre monde capitaliste, tout peut avoir une valeur »

Comédien, metteur en scène et codirecteur du Théâtre de l'Orangerie à Genève, il clôt la saison estivale avec Les Mondes qui nous manquent, présenté et coproduit par La Bâtie - Festival de Genève. Une forme hybride où électro, rap et pensée politique se frottent au rire. Nourri par Mark Fisher, le spectacle ausculte les mécanismes qui nous enferment et notre difficulté à échapper au système que nous voudrions combattre.
Ecouter cet article
Comment le théâtre est-il entré dans votre vie ?

Bastien Semenzato : Assez tardivement. Je me destinais en réalité au journalisme sportif. Le sport était presque le seul vecteur d’émotion dans ma construction familiale. Je garde en mémoire le canapé du salon de mon grand-père, cet endroit où nous avions le droit de pleurer ou de nous enflammer devant un résultat. J’avais associé le sport et sa médiatisation à cette circulation des émotions et j’étais plutôt en bonne voie pour en faire mon métier.

Théâtre de l’Orangerie © DR

Entre le bac et le début d’une formation télévisuelle, j’avais une année devant moi. J’avais pratiqué l’improvisation à l’adolescence, mais sans réelle curiosité pour le théâtre et sans véritable passé de spectateur. J’ai poussé la porte d’une école, suivi une semaine préparatoire et j’ai été pris. J’y ai découvert des artistes et compris que, si je voulais transformer des émotions, j’étais peut-être au meilleur endroit. J’avais dix-neuf ans. La vocation est née là.

Comment vous êtes-vous formé ?

Bastien Semenzato : J’ai passé une année avec Serge Martin, puis intégré l’école de la Manufacture-Lausanne à son ouverture. J’ai ensuite travaillé avec de nombreux artistes, dans des institutions très différentes. Cela a prolongé et achevé mon apprentissage.

La rencontre avec Oscar Gómez Mata et sa compagnie a été déterminante. Un compagnonnage s’est installé et m’a également conduit vers la pédagogie. J’enseigne la technique de jeu à la Manufacture depuis une dizaine d’années. Être au contact des jeunes générations me passionne. Il s’agit de chercher avec elles un endroit technique plutôt qu’un résultat. Cela nourrit constamment ma propre pratique.

Quelles rencontres ont particulièrement compté ?
Tous les mondes qui manquent de Bastien Semenzato © Chloé Cohen

Bastien Semenzato : J’ai eu l’immense chance de rencontrer Claude Régy pendant ma formation. Nous avons continué ensuite à nous voir, à boire des cafés, à discuter. Ces échanges nourrissent encore aujourd’hui ma manière d’envisager les possibles et de questionner les objets scéniques.

Oscar Gómez Mata a été essentiel dans mon rapport à la technique. Lorsque j’ai voulu me former professionnellement, il cherchait des exercices permettant à l’acteur d’aller au-delà de ce qu’il est ou de ce qui lui vient naturellement. Cette grammaire emprunte à la commedia dell’arte, à la méthode Lecoq, au bouffon, mais elle est constamment remise au présent, en prise avec ce que vit le public. Les outils du comédien deviennent alors les éléments d’un dialogue avec lui. Cela a été une grande découverte.

Et puis il y a Céline Nidegger, avec qui je partage la co-direction, la compagnie, ma vie et deux enfants. Ce métier nous unit, même s’il peut être usant et frustrant. Il faut parvenir à l’équilibrer avec de la beauté, de la passion et de l’enthousiasme.

Comment naît un spectacle ?

Bastien Semenzato : pour Tous les mondes qui manquent, tout part de la volonté de dire quelque chose et souvent de discussions avec des amis. Un nœud apparaît et je sens qu’il y a peut-être là une matière à creuser, quelque chose dans lequel d’autres peuvent se reconnaître.

Vient ensuite la rencontre avec une écriture ou une pensée, dramatique, sociologique ou philosophique. J’ai besoin d’un cadre qui ancre cette première intuition. Très vite, la musique intervient aussi. J’ai souvent besoin de trouver un écrin musical avant même de savoir comment le jeu va pouvoir s’y déployer.

Comme interprète, je reste très attaché aux possibilités du jeu et à l’adresse au public. J’aime cette confrontation directe, quitte à me ridiculiser pour dire certaines vérités, faire circuler des idées et provoquer la réflexion.

Dans Les Mondes qui nous manquent, vous mêlez électro, rap et  la parole. D’où vient cette hybridation ?
Tous les mondes qui manquent de Bastien Semenzato © Chloé Cohen

Bastien Semenzato : Le théâtre offre cette chance de rencontrer des gens et de partager avec eux. Avec le public, bien sûr, mais aussi pendant la création. J’aime réunir des personnes que j’admire, qui maîtrisent des choses dont je me sens incapable, puis chercher comment nos univers peuvent dialoguer.

Le point de départ était Mark Fisher. Dans sa recherche des failles du système, il s’intéressait beaucoup à la science-fiction, à la pop culture et à la musique électronique. La présence d’un musicien électronique sur scène s’est donc imposée. Léo Besso, en tant que DJ, développe une musique très dansante, presque sucrée, avec une véritable puissance de danse. J’avais envie de l’amener sur d’autres territoires pour coller au propos. 

Puis je voulais lui opposer une présence plus directe, plus tranchante. Karine Guignard, alias La Gale, possède naturellement ce côté « lame de couteau », selon sa propre expression. Entre eux, j’incarne une version de moi-même que j’espère un peu plus à droite que je ne le suis réellement, ravie de découvrir Mark Fisher mais incapable de s’empêcher de récupérer sa pensée pour la transformer, au mieux, en coaching.

Comment avez-vous rencontré la pensée de Mark Fisher ?

Bastien Semenzato : Je lis beaucoup d’ouvrages sociologiques et suis notamment des maisons d’édition comme Divergences ou Audimat. Mark Fisher est arrivé un peu par hasard. Je suis tombé sur Désir post-capitaliste, d’abord attiré par sa couverture, alors que je lisais beaucoup autour de la place de l’individu dans notre système de société.

Ce qui me frappe, c’est l’ampleur prise par cette emprise. Tout semble pouvoir acquérir une valeur. Fred Moten l’analyse très bien dans Sous-commun. Si l’on déplace la notion de propriété privée vers l’individu lui-même, chacun devient une sorte de propriété qu’il faut développer. Chaque nouvelle compétence, chaque utilisation du temps libre est susceptible d’augmenter notre valeur. Nous avons fini par intégrer ce fonctionnement.

Un Acteur du secteur culturel me racontait récemment que, face aux tensions et aux burn-out, des coachs expliquaient aux agents que leur mal-être venait d’un manque d’investissement dans leur propre bonheur. Se dire que nous en sommes encore là en 2026 est assez vertigineux.

Le spectacle reste pourtant très drôle. Que permet l’humour ?
Tous les mondes qui manquent de Bastien Semenzato © Chloé Cohen

Bastien Semenzato : J’aime créer un endroit où le public peut baisser sa garde, par le rire ou simplement en se disant que le type devant lui, qui se moque de lui-même, n’est pas très dangereux. L’humour fait tomber une première couche, un premier masque social. La réflexion peut ensuite circuler plus librement.

Je n’ai évidemment pas la prétention d’avoir des solutions alors que des penseurs comme Mark Fisher n’en ont pas véritablement trouvé. Je suis plutôt pessimiste lorsqu’il s’agit d’imaginer les possibles. Mais, pour me sauver, je choisis l’optimisme inverse. Je préfère les yeux ouverts, même si ce que je vois est parfois difficile.

Peut-être faudrait-il simplement ralentir et parler davantage. La compétition permanente nous pousse à nous déterminer de manière très radicale alors que nous sommes tous traversés de contradictions.

Le spectacle joue beaucoup avec cela. Karine rappe le bilan de TotalEnergies habillée en businesswoman. Le rap, la musique et les arts sont eux aussi rattrapés par le sponsoring et cette économie. Nous conservons la liberté de la critiquer tout en étant pleinement intégrés à son fonctionnement. Cette contradiction m’intéresse.

L’actualité semble avoir constamment rattrapé la création. Comment avez-vous travaillé avec cette accélération ?
Tous les mondes qui manquent de Bastien Semenzato © Chloé Cohen

Bastien Semenzato : Les conditions étaient très serrées. La création a presque relevé de la performance. Nous nous retrouvions quelques jours chaque mois et avions constamment l’impression d’être dépassés par l’actualité.

Karine est libanaise et recevait des nouvelles de sa maison familiale située dans une zone de bombardement. Dans le même temps, nous assistions à la montée de discours réactionnaires de plus en plus décomplexés, puis à des événements tragiques en France et aux réactions effroyables qu’ils suscitaient. Avec les sujets que nous abordions, cette accélération avait quelque chose de profondément anxiogène.

Le spectacle part justement de ce malaise. Nous avons toujours l’impression que nous allons nous en sortir, que les difficultés ou le burn-out concerneront quelqu’un d’autre. J’avais envie de mettre cette question sur la table et d’en parler, sans prétendre apporter une réponse.

Nous avons cherché une forme qui laisse de la place à la pensée du spectateur, particulièrement à la fin et après la représentation. Plusieurs portes s’ouvrent, certaines crédibles, d’autres moins, certaines sincères, d’autres pas du tout. Nous jouons avec les contradictions qui nous constituent. L’essentiel est peut-être là, donner envie que la discussion commencée au théâtre se poursuive une fois dehors.

Vous co-dirigez le Théâtre de l’Orangerie, où le spectacle vient d’être créé. Qu’est-ce qui vous attache à ce lieu ?

Bastien Semenzato : C’est pour moi l’un des plus beaux endroits de Genève. Une sorte d’îlot au milieu d’un parc, lui-même au cœur de la ville, tout près du lac. Certains trouvent son accès difficile, mais il est aussi difficile d’en repartir. Les gens ont tendance à y rester longtemps.

Les publics s’y mélangent. Certains viennent boire un verre, d’autres écouter de la musique ou voir un spectacle. Il arrive que des personnes découvrent une performance alors qu’elles pensaient simplement passer à la buvette. Je crois beaucoup à cette porosité. Un lieu artistique doit permettre aux gens de rester, d’échanger, de prolonger ce qu’ils viennent de vivre. Sinon, quelque chose reste inachevé.

Nous connaissions déjà bien l’Orangerie comme interprètes et porteurs de projets. Lorsque la direction a été mise au concours, avec Céline, nous nous sommes dit que ce lieu pouvait aussi nous permettre de poursuivre le travail engagé avec de nombreux artistes en Suisse romande et les nouvelles générations rencontrées à la Manufacture. Il s’agissait de mettre cet outil au service des compagnies.

Comment définiriez-vous son identité ?
Tous les mondes qui manquent de Bastien Semenzato © Chloé Cohen

Bastien Semenzato : C’est un théâtre d’été consacré à la création locale, ouvert de la mi-juin à début septembre. Nous aimons le ludisme, le savoir-faire au plateau et le jeu. Dans les projets que nous accompagnons, la façon de s’adresser au public, la place qui lui est donnée et la complicité qui peut se créer avec lui sont essentielles.

Cette saison, nous accueillons six spectacles en salle, deux propositions jeune public en extérieur et une vingtaine de concerts. Le théâtre reste au cœur du projet, avec également de la danse. Les concerts et les soirées festives participent à l’identité du lieu et permettent aussi de trouver un équilibre économique autour de la buvette.

Diriger un théâtre a-t-il changé votre regard sur votre propre parcours ?

Bastien Semenzato : Je suis arrivé dans le théâtre sans les codes, sans la famille, avec beaucoup de naïveté et d’enthousiasme. J’ai été curieux, j’ai beaucoup travaillé. Aujourd’hui, je mesure combien le discours sur la méritocratie peut devenir un piège.

Pour monter sur scène, il faut construire une forme de confiance. Le danger commence lorsque cette confiance devient la certitude d’avoir mérité sa place. Vous gagnez un concours pour diriger un lieu et il faut parvenir à ne pas trop y croire. Je ne suis pas devenu plus intéressant depuis que je suis directeur. Peut-être même un peu moins, puisque j’ai moins de temps pour réfléchir.

Je trouve très sain qu’une direction soit limitée dans le temps. À un moment, il faut laisser la place à quelqu’un d’autre.


Les Mondes qui nous manquent de Sébastien Semenzato
La Bâtie – Festival de Genève – Théâtre de l’Orangerie
du 2 au 5 septembre 2026
durée 1h

Mise en scène de Bastien Semenzato
Jeu et texte de Karine Guignard, aka La Gale, Léo Besso & Bastien Semenzato
Jeu et regard chorégraphique de Julia Botelho
Dramaturgie de Louis Bonard
Costumes de Julie Monot
Lumières d’Yan Godat
Technique et régie de Soufyane Kinany
Visuel texte de Sarah André
Sous titre de Nathaly Leduc

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.