Depuis trois jours une femme, vêtue de haillons tissés dans les costumes de toutes les époques, harangue le vide. Elle déverse, dans une parole fleuve, un chant de douleur, digne d’une tragédie grecque. Son nom est Paradis. Si elle apostrophe la terre entière, injurie les hommes, c’est pour mieux « déterrer la peur » que les femmes vivent au quotidien dans l’espace public, depuis la nuit des temps. Son invocation en appelle à la création d’une permanence des rêves, « un endroit douillet où tu serais accueillie par le regard bienveillant d’une personne qui ne comprendrait pas ta langue. »
Des maux ancestraux

Parcourant les strates de l’histoire de l’humanité, fort peu humaine pour les femmes, les mots de Catherine Morlot claquent. S’il arrive qu’ils nous échappent par instants, ils volent dans l’espace théâtral et impressionnent. Formée à l’école de clown du Samovar puis à L’ERCAM (École régionale d’acteurs de Cannes et Marseille), ayant travaillé pour Ludovic Lagarde et Rémy Braché au CDN de Reims, Louise Dupuis incarne de tout son corps cette femme blessée dans sa chair. La jeune comédienne s’est emparée de cette langue poétique avec une belle sensibilité. Sa performance est remarquable.
Un chœur au diapason
Pour casser le rythme de cette rhétorique du ras-le-bol, Catherine Morlot a injecté quatre personnages représentant le quotidien. Ils sont les membres d’un groupe de musique qui répète dans l’entrepôt situé là où Paradis s’est posée. Il y a Sien (sensible Anthony Audoux), l’homme qui s’arrête pour écouter. Merry (impeccable Félicité Chaton), la femme qui ne veut plus entendre les cris. Astrid (Sarah Taradach), celle qui veut trouver la paix. Et Valence (exceptionnel Samy Zerrouki), qui questionne cette masculinité imposée par les pères. Ce personnage bouleverse par le regard qu’il pose sur les autres.
Cherchant leur place, tous les quatre se débattent avec leurs défaillances. Si leurs dialogues sont écrits dans une langue plus familière. Leur monologue retrouve, d’une manière moins lyrique, cette musicalité poétique. Grâce à cette femme venue des abîmes du passé, regardant ce vol d’étourneaux, écoutant cette murmuration, symbole de la colère des femmes, ils vont se fédérer pour enfin aborder l’avenir.
Une poétique visuelle

Ce texte est porté par la très belle mise en scène de l’autrice. Un plateau vide sur lequel est posé, à jardin, un cercle de terre. Cette matrice qui nous nourrit. Au fond un long rideau de tulle, derrière lequel se situe l’extérieur, le quotidien, mais aussi l’endroit où les comédien·nes vont se poser. Il permet également de réfléchir la lumière. Ce magnifique travail de Laurent Bénard sculpte sans cesse l’espace. Les personnages s’y déploient comme dans un rêve, survolant l’espace, s’y arrêtant, souvent en adresse directe avec le public, se regardant ou se croisant, pour terminer en faisant corps. Ce spectacle audacieux, qui peut dérouter par sa densité et sa forme, a le mérite de ne pas laisser de marbre.
La permanence des rêves de Catherine Morlot
Spectacle vu le 16 octobre en sortie de résidence au Théâtre Hublot – Colombes
Théâtre La Reine Blanche – Paris
Du 21 octobre au 14 novembre 2026
Durée 1h40.
Texte et mise en scène de Catherine Morlot
Avec Anthony Audoux, Félicité Chaton, Louise Dupuis, Samy Zerrouki, Sarah Taradach
Assistante mise en scène et dramaturgie : Anne de Queiroz
Création Lumières : Laurent Bénard
Musique originale : Sylvain Jacques.



