Bryan Polach - Violences Conjuguées © Sarah Robine
© Sarah Robine

Bryan Polach : « Verbaliser des choses sur un plateau me transformait petit à petit »

Le comédien s’installe au Théâtre La Reine Blanche à Paris avec Violences conjuguées, son bouleversant spectacle qu’il co-signe avec la metteuse en scène et autrice Karine Sahler. Une performance dans laquelle théâtre et danse font bon ménage pour raconter l’histoire véridique d’une enfance volée par la violence d’un père.
15 septembre 2026
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D’où est né, il y a dix ans, le désir de ce spectacle ?

Bryan Polach : À l’époque, j’avais le désir de travailler sur un solo. J’étais alors en recherche de réponses et la thérapeute que je voyais m’a dit : « Il y a des choses qui ne sont pas claires pour vous, vous devez poser des questions à votre mère. » Or ma mère était très réticente à revenir sur les violences qu’elle avait subies. C’était à la fois encore très présent et toujours silencié. Nous avons eu une discussion que j’ai fini par enregistrer parce que j’avais du mal à cerner la chronologie des faits. Comme je n’avais pas de souvenir, je lui ai surtout demandé ce que j’avais vu.

Car vous étiez tout petit…

Bryan Polach : Ces violences se sont passées entre zéro et trois ans. Je n’en ai pas de souvenir, parce que le cerveau des petits est ainsi fait. Mais, il y a une espèce d’impression de mémoire traumatique qui a resurgi au moment où je suis devenu père pour la première fois. Cette interview de ma mère m’a fait prendre conscience qu’il se passait quelque chose dans mon corps, que ces choses-là étaient vraies. La parole de ma mère a beaucoup été mise en doute sur les violences qu’elle avait subies. C’était une manière de me réapproprier ce récit. À force d’écouter son récit, comme si je voulais me le rentrer dans le crâne, je me suis dit que j’allais en faire un spectacle.

Comment s’est passé votre travail avec Karine Sahler, votre metteuse en scène et co-autrice du spectacle ?
Violences conjuguées - Bryan Polach © Pamela Maddaleno
« Violences conjuguées » © Pamela Maddaleno

Bryan Polach : Au départ, j’ai commencé à faire des improvisations tout seul, puis elle m’a rejoint. Petit à petit, une dramaturgie de la mémoire, de la violence et de ce personnage qui est moi s’est dessinée. Ce personnage de futur papa qui essaye de comprendre qui il est.

Et qui combat cette violence qu’il perçoit en lui ?

Bryan Polach : Je dirais même la violence qui l’habite. Parce qu’elle est présente et que j’ai dû travailler dessus. Ce spectacle fait aussi le récit de ça. Comment on essaye d’être autre, comment on découvre étonnamment sa propre violence et comment on peut être saisi par elle. Dans ce travail, il y a eu un véritable accompagnement de Karine, qui est la mère de mes enfants et qui fut longtemps ma compagne. Elle était la seule personne qui était en mesure de me mettre en scène. Parce qu’elle a un parcours de théâtre solide et surtout parce qu’elle était la seule personne en qui j’avais vraiment confiance. Il n’y a qu’à elle que je pouvais confier ces choses-là.

Cela a été un long travail, un long processus. Effectivement, ça dépassait le cadre strict du travail théâtral. Le fait de verbaliser des choses sur un plateau me transformait petit à petit. Et puis, il y a eu la rencontre avec Bintou Dembele. Si elle a peu travaillé avec nous en termes de temps, son apport a été assez décisif. C’est une chorégraphe qui vient du hip-hop et de la danse contemporaine. Elle a travaillé sur ce qu’il y avait à l’intérieur de mon ventre et m’a donné la liberté, l’autorisation de bouger, de danser avec ça.

Dans ce spectacle, le mariage entre les mots et les mouvements du corps est important…

Bryan Polach : Je ne suis pas du tout danseur à la base. Bintou m’a dit que j’avais le droit de bouger. Je ne danse pas vraiment, ce sont des évocations. Il y a une danse un petit peu chorégraphiée dans la scène de la station-service où je mime un combat un peu fou, mais cela se rapproche plus d’une forme dessinée. Et puis, à la fin, effectivement, je danse. C’est une danse qui est toujours improvisée, dans une sorte de croisement entre l’état de mon corps que j’ai au moment présent, mon rapport aux spectateurs et spectatrices et le rapport à mes souvenirs.

C’est un endroit où je ne dois pas tricher, où je fais avec les images que j’ai en moi. Et souvent, je vois mon père, je vois les gens qui ont habité cette histoire, je vois l’amour que j’ai pour mes fils, pour leur mère. Cette danse, est une tentative d’ouvrir mon cœur. Ce spectacle raconte aussicomment le cœur d’un homme peut s’ouvrir. Cela demande du travail.

Cela évoque aussi cette mémoire familiale fragile, où l’on découvre que vos grandes sœurs ont chacune composé avec leurs souvenirs.
Bryan Polach - Violences Conjuguées © Pamela Maddaleno
« Violences Conjuguées » © Pamela Maddaleno

Bryan Polach : J’avais aussi l’envie de raconter l’histoire des femmes de ma famille. La mémoire est sinueuse. J’essaie de refaire le récit au sein de ma famille pour sortir du trauma et de l’obsession de la violence. Beaucoup de récits familiaux sont traversés par les violences. Et même si les gens ne veulent pas en parler, elles transpirent et nous empêchent d’être heureux. Je joue ce spectacle parce que j’en ai besoin, mais aussi parce que j’ai la sensation d’être à ma place. Je parle beaucoup avec des femmes qui viennent me voir et avec qui je partage des choses. J’ai le sentiment que ce récit qui fait sens est utile.

C’est aussi un objet performatif. Je joue avec plaisir plein de personnages. Il y a quelque chose de vivant. J’ai beaucoup de plaisir à jouer mes sœurs, jouer ma mère, comme à jouer avec les codes du théâtre. J’aime ce théâtre-là, qui est aussi du théâtre de tréteaux, du théâtre masqué, mais en même temps du théâtre du réel.

Et dans cette réalité, il y a le déni aussi de votre père qui, lorsque vous l’interrogez, ne voit pas où était le problème… Car la violence appartient souvent à une sorte d’hérédité d’enfant maltraité, mais aussi d’une époque…

Bryan Polach : Mon père approche les quatre-vingts ans. Ne connaissant pas mes grands-parents, son histoire, je ne sais pas du tout ce qu’il a vécu. Je pense que cette génération, et on le voit maintenant avec tous les crimes d’inceste, de pédophilie, a été violée, battue aussi. Qu’en est-il de son enfance à lui ? Je ne sais pas. Bien sûr, il y a également la structure profondément masculine et le rapport à la violence. La violence ne vient pas de nulle part. Donc oui, bien sûr, je pense que mon père a dû être une victime, enfant. En tout cas, il a manqué de quelque chose, c’est certain. Beaucoup d’hommes que ma mère, mes sœurs ont croisés dans leur enfance ou plus tard, ou que j’ai croisé, seraient aujourd’hui en prison. C’est fou quand on y pense.

Il existe une version de votre spectacle destinée aux établissements scolaires, ce qui est très important puisque ces violences sont au cœur du problème de notre société…

Bryan Polach : On l’a joué dans plusieurs cadres, en milieu scolaire mais aussi dans les prisons, celles pour mineurs comprises. Le milieu scolaire permet d’ouvrir des discussions avec le corps enseignant et l’équipe médicale. Cela permet aussi de faire du repérage. On voit très bien l’impact du récit sur les enfants et on perçoit très vite les gamins concernés par ces problématiques. L’intérêt de cette histoire est que j’y raconte aussi la complexité de ce que l’on ressent. Les faits sont les faits. Un agresseur, un violeur, doit être condamné, c’est sûr. Mais les choses ne sont pas binaires.

Le spectacle raconte aussi la tendresse que je peux avoir pour mon père, notamment maintenant. J’ai conscience qu’il a raté quelque chose dans sa vie en tout cas par rapport à moi, il m’a perdu et en a souffert. Je pense que cela parle à tous les enfants mais aussi aux adultes. On a tous des rapports compliqués avec nos géniteurs, avec les personnes qui nous ont élevés. Il y a souvent un mélange pas clair de sentiments. Oui, les choses sont complexes. Ça ne veut pas dire qu’il faut se taire. Mon histoire est très banale et beaucoup de gens la vivent ou l’ont vécue. C’est ça qui fait le miroir.


Violences conjuguéestexte et mise en scène Bryan Polach et Karine Sahler
Spectacle vu au Lycées Emile Zola de Chateaudun dans le cadre d’un travail de sensibilisation sur les violences conjugales et familiales le 16 mai 2024
Théâtre La Reine Blanche – Paris
Du 16 septembre au 10 octobre 2026

Durée 1h.

Avec Bryan Polach.
Collaboration artistique Bintou Dembele.
Lumière de Laurent Vergnaud.
Son Didier Léglise.
Régie générale Julien Hélin.

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