Le spectacle s’ouvre sur l’image glaçante de Jeanne, une adolescente de seize ans qui semble « abattue et apeurée ». En voix off, un médecin énumère d’un ton clinique et dénué de toute émotion, les nombreuses blessures infligées à son corps. Dans la scène suivante, on entend le cri d’une mère effondrée qui hurle au policier comme un leitmotiv : « Pas mon fils ». L’acte commis par son fils fait voler en éclats les mécanismes de défense derrière lesquels Noémie avait enfoui le viol subi à l’adolescence. A la manière d’un ressac, les deux histoires se répondre et finiront par se rejoindre.
« Les digues cèdent, les glaces fondent »

Pour Jeanne, l’histoire se vit au présent, à travers le long et éprouvant parcours auquel sont confrontées les victimes après avoir porté plainte. Celle de Noémie, en revanche, appartient au passé. Elle n’avait pas porté plainte à l’époque. Aujourd’hui, elle décide de confronter Sébastien et Vincent, ses deux amis d’enfance qui l’avaient agressée, et les fait revenir dans leur petite ville qu’ils avaient quittée en toute impunité. Après avoir réglé ses comptes avec son propre passé et obtenu les aveux de son fils, Noémie encouragera Jeanne à affronter le sien, en lui promettant d’être toujours là pour elle.
Un théâtre engagé
À travers les personnages de Noémie (Amandine Truffy), Jeanne (Juliette Moro), la sœur (Renelde Pierlot) et la femme de Vincent (Lydia Indjova) Rébecca Déraspe explore avec précision les traumatismes, tant physiques que psychologiques liés au viol et leurs répercussions. Elle met également en lumière la violence d’un système judiciaire souvent éprouvant pour les victimes, qui les soumet à une nouvelle forme de souffrance au cours de leur quête de justice.

Elle aborde aussi le poids du silence et les conséquences qu’il engendre. Que faire de ces fautes et de ces responsabilités figées dans le temps ? C’est la question à laquelle sont confrontés Sébastien (Bryan Polach) et Vincent (Thomas Gourdy), mais aussi Richard (Francesco Mormino), le père de Vincent, témoin du viol qui, à l’époque ne s’en était guère soucié.
L’autrice ouvre ainsi une réflexion essentielle sur l’urgence d’éduquer les jeunes hommes, pour lesquels les notions de désir, de limites et de consentement demeurent parfois confuses, tout autant que les jeunes femmes afin que le consentement sexuel soit pleinement compris et respecté.
Une partition orchestrée avec soin
Comme beaucoup de ces compatriotes, – Wajdi Mouawad en est un des exemples – l’écriture de l’autrice québécoise Rébecca Déraspe s’inscrit dans le sillage de Robert Lepage, figure majeure qui a profondément renouvelé les codes de l’écriture scénique contemporaine.
La mise en scène de Sophie Langevin va en ce sens. Composé d’une succession de courtes scènes, ponctuées par des noirs qui évoquent le montage cinématographique, le spectacle est rythmé par ces enchaînements d’une grande fluidité. Porté par une troupe talentueuse, cette création s’impose par sa force émotionnelle autant que par la pertinence de son propos. Un spectacle nécessaire, à voir tant pour ses qualités artistiques que pour l’urgence du débat qu’il porte.
Les Glaces, de Rébecca Déraspe
11•Avignon – Festival Off Avignon
Du 4 au 23 juillet 2026
Durée 1h45
Mise en scène Sophie Langevin
avec Thomas Gourdy, Lydia Indjova, Francesco Mormino, Juliette Moro, Renelde Pierlot, Bryan Polach, Amandine Truffy
Scénographie et costumes Peggy Wurth
Assistant mise en scène, vidéo Jonathan Christoph
Création sonore Rozenn Lièvre
Lumières Jef Metten.



