Alors qu’Avignon bat son plein et qu’il joue tous les matins Nos lendemains, rendez-vous est pris place Pie, à deux pas du tumulte des terrasses. Chemise multicolore transparente, short orange flashy, sourire éclatant, Rémi Bourdeau arrive décontracté, solaire. Brun, la peau mate, le regard rieur, le comédien dégage une présence chaleureuse. Derrière les saillies provocatrices qu’il lance avec gourmandise apparaît pourtant une vraie timidité. Il le reconnaît volontiers, la provocation lui a longtemps servi de protection. Une sensibilité affleure dès qu’il parle de son métier.
La peur pour point de départ

Le théâtre, il y est venu à reculons. Lycéen en option cinéma-audiovisuel, il grandit dans une campagne où tout le monde se connaît. Sa professeure d’histoire du cinéma, qui fut sa nounou lorsqu’il était enfant, insiste pour qu’il rejoigne ses cours d’art dramatique. « Courir au ralenti, ça ne me faisait vraiment pas rêver, s’amuse-t-il. J‘y suis allé, ils ont couru au ralenti, ça m’a fait très peur. Je lui ai dit, quand vous aurez un texte intéressant à me donner, j’apprendrai mon rôle. » Ce sera La Nuit de Valognes d’Éric-Emmanuel Schmitt. La fanfaronnade masquait déjà autre chose. « En fait, j’étais terrorisé. Créer un groupe, c’est déjà une mise à nu. »
Suivent des études en apparence éloignées du plateau. Après le bac, il s’inscrit en LEA anglais-espagnol-chinois, avec une option théâtre qui le fait vibrer plus que tout le reste. Le jeune homme bifurque en deuxième année vers la musicologie et le spectacle, pratique le théâtre à la scène nationale d’Évry, part en Erasmus à Bologne étudier l’histoire de l’art. De retour en France, il intègre le Centre des Arts, l’école de son professeur de faculté, pour trois ans de formation. Arrivé à Paris en 2014, sorti d’école en 2017, il enchaîne très vite les projets et décroche son intermittence en décembre 2019. « Juste avant le Covid, ce qui m’a sauvé la vie. »
Cent cinquante spectacles par an
Chez lui, la scène relève d’un appétit insatiable. « Je suis un boulimique de théâtre. Je suis allé voir cent cinquante spectacles cette année, j’ai joué deux cents fois. » Spectateur jamais rassasié, il pleure sans comprendre pourquoi devant Edmond d’Alexis Michalik, ressort bouleversé de Zone Indigo de Mélody Mourey, cite aussi Dessine encore, Oublie-moi ou The Normal Heart parmi les spectacles qui l’ont marqué. « C’est beau quand l’art bouscule vraiment le spectateur, qu’on ne le prend pas pour un con, qu’on arrive à l’instruire tout en le divertissant. »
Ces émotions nourrissent une exigence, et un manque. « Depuis que je suis sorti d’école, j’ai l’impression de ne plus être dirigé, qu’il n’y a plus de cadre. On n’a ni le temps ni le budget de ce luxe, et c’est très dommage. » Il compare volontiers le regard extérieur du metteur en scène à celui d’un psy, précieux pour aller creuser là où l’acteur ne peut avancer seul. Et raconte, hilare, ses partenaires amorphes. « J’ai joué avec des comédiens en hypotension, moi qui suis plutôt une pile électrique. J’étais en souffrance. Au plateau, il y a un moment où on ne peut pas tout faire tout seul. »
L’aventure Nos lendemains

À la sortie d’école, faute de troupe viable, il rejoint une compagnie de spectacles jeune public en juillet 2018 et y fait ses armes. C’est là qu’il croise Lisa Chevallier, qui venait du seul-en-scène avant de se tourner vers d’autres formes. Pendant le confinement, elle écrit un texte. Rémi Bourdeau lui propose d’en faire une lecture, pour lui permettre de l’entendre et de prendre du recul. Lorsque viennent les auditions, il n’arrive que deuxième. « Ça la fait chier quand je raconte ça, rit-il. Le premier a posé problème, elle est revenue vers moi. Elle a fini par m’avouer qu’heureusement que c’est toi et pas lui. «
Sur le texte, le duo travaille au plus près des mots, des situations, de nos vécus. « On est partis de nous, de ce qu’on proposait. J’ai eu cette volonté de naturaliser le parler, de le rendre un peu moins écrit, moins théâtral. Le propos ne s’y prête pas, l’ambiance non plus, ça se veut très quotidien. »
Avignon, village de théâtre
D’Avignon, il parle avec une affection communicative. « Quand on a l’habitude de travailler à Paris, avec la pluie et le Parisien qui ronchonne, ici on a un peu la même ambiance, mais avec les cigales en plus. C’est un petit village de théâtre. Le public qui est là est là pour le théâtre. » Il s’amuse de la fausse compétition entre compagnies, les regards sur les jauges des uns et des autres, mais il retient surtout une solidarité réelle. « On peut se retrouver dans n’importe quel bar avec un acteur hyper connu et se motiver les uns, les autres. Allez, on ne lâche rien, on tient bon. Sur mille huit cents spectacles, on est quand même beaucoup à être bienveillants. »
Une lucidité sans amertume

L’année écoulée fut rude, et il ne le cache pas. Dissolution, budget non voté, raréfaction des castings, auditions parfois jouées d’avance. « On adore les appels de casting alors que le casting est déjà fait, juste pour avoir des subventions. On est très mauvais pour passer des castings en France, dit-il avec l’ironie mordante qu’il utilise pour cacher sa sensibilité. » Lui assume d’avoir placé le travail au centre de son existence. « Je l’ai vu au Covid, si on m’enlève mon travail, j’ai vraiment l’impression de ne pas vivre. » Une manière d’envisager le travail héritée de sa Beauce natale. « Dans ma campagne, tant que tu bosses, tu peux te plaindre. Si tu te donnes les moyens de faire quelque chose, on t’aidera. Si tu ne fais rien, non. »
Les rôles qu’il espère disent à eux seuls sa curiosité. Le boulevard pour ses décors, les classiques pour la difficulté du phrasé, les textes engagés pour leurs messages de fond. En attendant, Nos lendemains tourne déjà, avec une vingtaine de dates vendues dans une quinzaine de villes, tandis que sa compagnie jeune public l’occupe jusqu’en mai. Avant de repartir distribuer ses tracts dans les rues d’Avignon, il résume finalement ce qui le fait avancer depuis ses débuts. Un sourire éclaire son visage. « C’est un métier de l’humain. J’adore ce que je fais. »
Nos Lendemains de Lisa Chevallier
vu en 2025 au Théâtre de l’Optimist – Festival Off Avignon
durée : 1h15
Reprise
du 4 au 25 juillet 2026 au théâtre de l’Optimisit – Festival Off Avignon
Mise en scène de Tania Tsikounas
Avec Lisa Chevallier et Rémi Bourdeau
Régie – Aurélie Perrin



