© Cédric Vasnier

Dessiner encore : Nous sommes et serons toujours Charlie

En portant à la scène la bande dessinée de Coco, Georges Vauraz, épaulé par Hélène Degy et Salomé Villiers pour l'adaptation, ravive une blessure restée à vif. Du chaos, ils tirent un geste de théâtre. Ni manifeste ni reconstitution. Un acte vivant. Nécessaire.
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Il est des dates qui s’impriment comme une brûlure. Le 7 janvier 2015 en fait partie. L’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo a fauché onze vies et marqué à jamais nos quotidiens, nous obligeant, dans nos métiers, à ne jamais céder à la menace. Ce jour-là, ce n’est pas seulement la liberté d’expression qui fut visée. C’était une rédaction, des visages familiers, un lieu de travail semblable à tant d’autres. À quelques rues de nos vies que l’on croyait à l’abri.

Ce furent eux. Cela aurait pu être n’importe quel journal, n’importe quelle plume décidée à caricaturer, à égratigner, à refuser le silence. CharbCabuHonoréTignousWolinskiElsa CayatBernard MarisMustapha OurradFranck Brinsolaro, Michel RenaudAhmed Merabet. Leurs noms résonnent encore. Ils appartiennent désormais à notre mémoire commune.

Le vertige du souvenir
© Cédric Vasnier

Corinne Rey, dite Coco, était là. Contrainte, sous la menace d’une arme, de composer le code de la porte blindée et de guider les terroristes jusqu’à l’étage de la rédaction, elle se retrouve face à eux avant d’être laissée à distance des tirs. Elle a survécu, mais cela ne signifie pas s’en sortir indemne. Il y a la culpabilité, le doute, les nuits d’insomnie et la difficulté voire l’impossibilité de goûter aux joies simples de l’existence. Et puis il y a la fidélité aux disparus et l’obstination à continuer coûte que coûte.

Dans sa BD, Dessiner encore, elle revient sur ses débuts, sur l’apprentissage du regard, sur ce que signifie traduire le monde par un trait. Elle évoque les séances chez le psy, le syndrome post-traumatique, les images qui surgissent sans prévenir. Elle affirme surtout sa décision de ne pas arrêter. Un dessin ne tue pas. Il questionne, il dérange parfois, mais il nourrit le débat.

Trois voix pour un seul souffle
© Cédric Vasnier

Sur le plateau, des cloisons recouvertes de feuilles blanches ondulent comme une mer agitée. On pense au chemin de fer d’une rédaction, à ces pages affichées pour embrasser d’un regard l’ensemble d’un numéro. Ici, la mémoire s’accroche au papier. Puis les images apparaissent. Elles flottent, s’impriment, s’effacent. Tenaces autant qu’éphémères, ce ne sont que de simples caricatures, dira-t-on. Et pourtant, elle sont bien davantage, une pensée en acte, l’expression d’une liberté.

Hélène Degy, Anna Mihalcea et Salomé Villiers, en alternance avec Jessica Berthe-Godart, incarnent une seule et même Coco, avec ses doutes, ses peurs, ses fêlures et son refus de baisser les bras, tout en faisant surgir les autres figures qui traversent son récit. À trois, elles portent une voix démultipliée et lui donnent chair. Elles avancent ensemble, se répondent, se relaient. La clarté d’Hélène Degy, les grimaces irrésistibles d’Anna Mihalcea, l’énergie vibrante et gouailleuse de Salomé Villiers composent un portrait en mouvement, fragile et lumineux.

Leur jeu tient dans un équilibre rare entre retenue et intensité. L’humour affleure sans jamais désamorcer la gravité. Le rire persiste malgré l’horreur. Le courage tremble, mais ne cède pas.

Adapter, mettre en scène, tenir debout

L’adaptation signée par Hélène Degy et Salomé Villiers respecte la liberté de ton de la bande dessinée. Elle en garde la respiration, les ruptures, la capacité à passer du vertige à la légèreté. Le théâtre n’alourdit rien. Il ouvre un espace collectif où le témoignage intime devient partage.

Georges Vauraz signe une mise en scène ingénieuse et d’une belle sensibilité. Cette retenue donne plus de force encore aux vagues d’images et de souvenirs qui montent. Il dirige ses comédiennes avec finesse, remonte le fil du drame sans insister. Le récit du Coco se suffit à lui-même.

Des souvenirs indélébiles
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Alors reviennent les réminiscences du 11 janvier 2015, cette marée humaine place de la République. Des bras levés, des crayons brandis. Un élan. Une foule debout pour défendre un mode de vie. Et dans la salle, quelque chose afflue. Une marée intérieure. On pensait la plaie refermée. Elle se rouvre, sans fracas. Les larmes montent, tenaces. L’émotion submerge et, paradoxalement, elle apaise. Se souvenir devient un geste vital.

Une phrase s’impose. Elle est de Coco, « C’est le talent qu’on a assassiné ce jour-là, c’étaient des modèles pour moi, des gens d’une extrême gentillesse, qui avaient un vrai regard sur le monde. » La perte retrouve un visage. Ce ne sont plus des symboles, mais des êtres aimés, admirés, des compagnons de route. En écho, remontent aussi les mots d’Antoine Leiris dans Vous n’aurez pas ma haine, écrit après la mort de son épouse lors des attentats du 13 novembre 2015, rappelant que la dignité peut l’emporter sur la vengeance.

Un spectacle de nécessité publique

Dessiner encore laisse KO. Les artistes prennent position. Porter cette histoire sur scène relève d’un choix net et d’un engagement. Là où d’autres ont voulu imposer le silence, ils placent des corps, des voix, des images. Une présence contre la violence. Un refus de l’effacement. Le spectacle frappe comme un uppercut nécessaire autant que vital. Qui rappelle que la liberté d’expression ne relève pas d’un principe abstrait mais d’un acte politique.

Secoué mais debout, le spectateur repart avec la certitude qu’il faut continuer à écrire, à caricaturer, à publier. Ne rien laisser entraver un geste, une pensée, une manière de vivre. Tant qu’existeront des scènes, des journaux, des pages blanches, les occuper restera indispensable.


Dessiner encore d’après l’œuvre de Coco
(Éditions LES ARÈNES)

Du 31 janvier au 29 mars 2026
Durée 1h10 

Mise en scène par Georges Vauraz assisté de Pierre Devaux
Adaptation théâtrale d’Hélène Degy et Salomé Villiers
Avec : Hélène Degy, Anna Mihalcea et Salomé Villiers ou Jessica Berthe-Godart
Création vidéo de Valentine Boidron & Eloi Février
Création lumière de Denis Koransky
Musique : Valentin MArinelli & Clément Barbier
Chorégraphe d’Emma Pasquer
Scénographie de Georges Vauraz

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