Toute vêtue de noir comme pour passer inaperçue, Constance Dollé s’est glissée parmi les spectateurs pour s’installer aux abords du plateau. Le regard ailleurs, peut-être déjà dans ce qu’elle s’apprête à narrer, elle attend que les lumières se tamisent. Quelque chose se joue déjà dans cette présence, dans cette proximité renforcée par les gradins en hémicycle et la petite taille de la salle qui l’accueille. Ici, pas de mur infranchissable entre scène et salle. L’expérience s’affirme avant tout dans son humanité, dans ce lien de confiance qui liera bientôt la comédienne et les spectateurs.

En adaptant Croire aux fauves aux côtés de Sandrine Raynal, l’actrice ne se contente pas d’en transposer le récit au plateau. Les mots de Nastassja Martin arriveront un peu plus tard. Pour l’heure, il s’agit surtout de provoquer une rencontre, comme le fait le théâtre, par essence. Il faut pour cela un cadre, celui de l’écoute, de la capacité à recevoir une histoire. Désirer le silence n’est pas se rendre hermétique au monde, confie Constance Dollé, c’est au contraire s’y ouvrir pleinement. La voilà dès lors plongée dans un geste introspectif, dans lequel vient se glisser, presque par incursions, le fil du roman.
Une progragoniste à deux visages
Au témoignage de Nastassja Martin répondent ainsi les pensées de la comédienne. Les deux femmes deviennent les personnages d’une même pièce, se font écho l’une et l’autre. Leurs parcours sont drastiquement différents, mais un questionnement les relie : de quoi sont-elles constituées ? Pour l’anthropologue rescapée de la gueule d’un ours, il est clair que l’animal a fini par faire partie d’elle, balayant d’un revers de griffes la personne qu’elle avait été jusqu’alors. Quant à Constance Dollé, que deviennent ses rôles lorsqu’elle ne les incarne pas sur scène ? Ils viennent nécessairement se nicher quelque part en elle et la modifier de l’intérieur, même insensiblement.
C’est dans cette double dramaturgie que se déploie Croire aux fauves, tout en revenant régulièrement au cœur de l’œuvre originale. Autour de la protagoniste aux deux visages, Camille Grandville et Miglen Mirtchev donnent vie au roman. Tantôt conteurs à demi dissimulés derrière un rideau noir, tantôt interprètes des personnages secondaires, ils se mettent au service du récit, comme pour alléger la lourde tâche qui incombe à la survivante. Celle de se raconter, celle de s’autoriser à vivre à nouveau.
Un chemin intime et singulier

Pour mettre ce trio en scène, Sandrine Raynal fait le choix de l’économie, confirmant ce souhait d’une pièce recentrée sur la question humaine. Les décors, réels ou imaginaires, par lesquels passe l’intrigue, sont suggérés sous forme de symboles. Ici une simple tête de lit, là un cadre noir pour signifier une loge d’artiste. Les costumes et accessoires permettent à leur tour de traverser des paysages qu’on ne voit jamais vraiment, images soutenues par les lumières d’Alexis Beyer et qui se répercutent dans la création musicale d’Alexandre Carlotti. Une toile sonore qui invite à l’immersion et recentre effectivement l’attention sur l’écoute.
Sensible dans les instants de doute, puissante dans le désir de vivre, Constance Dollé avance délicatement sur un chemin intime, qui la touche directement. C’est bien autour de la nécessité de composer avec soi-même, que s’étirent le destin de Nastassja Martin et le sien. Croire aux fauves ou en soi n’est pas toujours un choix. C’est le résultat d’un chemin singulier, qu’il passe par les plateaux ou qu’il gravisse les montagnes. Cette pièce en est de toute évidence un beau témoignage.
Croire aux fauves d’après le roman de Nastassja Martin
La Scala Paris
Jusqu’au 30 décembre 2026
Durée 1h05
D’après le roman de Nastassja Martin, sur une idée de Constance Dollé
Adaptation – Sandrine Raynal et Constance Dollé
Mise en scène – Sandrine Raynal
Avec Constance Dollé, Camille Grandville, Miglen Mirtchev
Création Lumière – Alexis Beyer
Création Sonore & musicale – Alexandre CarloJ
Scénographie – Marion Pellarini et Sandrine Raynal
Constructeur décor – Marion Pellarini et Norbert Richard



