Vos débuts
Votre premier souvenir d’art vivant ?
Mon premier souvenir de théâtre en tant que spectatrice est au collège. Je me souviens m’être affreusement ennuyée devant une version classique d’une pièce de Molière. Je n’ai pas eu cette révélation sublime, c’est arrivé bien plus tard…
Qu’est-ce qui vous a poussée à choisir cette voie ?
Voici la vraie version : à 11 ans je voulais devenir actrice à Hollywood, pas en France. Je n’ai pas trouvé comment faire en me renseignant au Centre d’information où on envoie les collégiens perdus sur leur avenir.

Ma meilleure amie de l’époque m’a dit : « Tu devrais faire du théâtre si tu veux être actrice ». J’ai commencé le théâtre. Je ne connaissais pas du tout, je ne suis pas issue d’une famille artistique. Et c’est assez banal comme phrase, mais le théâtre est devenu une passion. Je n’ai plus jamais pensé à Hollywood.
Pourquoi ce métier ?
À partir du moment où j’ai commencé le théâtre, je savais que je voulais en faire mon métier. Cela ne m’a jamais quitté. Sauf que mes parents n’étaient pas d’accord. Pour eux, ce n’était pas sérieux comme métier. J’ai donc fait des études pour leur faire plaisir, en fac de lettres, en espagnol… Dans des filières où il y avait du temps libre pour faire du théâtre à côté. J’ai eu une licence, j’ai même fini avec un diplôme universitaire d’art-thérapie à la fac de médecine.
Mon diplôme en poche, j’ai continué à être comédienne et intervenante de théâtre à temps plein. Je dois reconnaître que, depuis le début, rien n’a été gagné. J’ai toujours tout arraché pour faire ce métier. Mais je remercie mes parents, car cela m’a rendu résistante, combative et experte dans l’art du « jamais rien lâcher ».
Racontez-nous le tout premier spectacle auquel vous avez participé…
Pour le spectacle de fin d’année de mon école de théâtre, j’avais choisi des extraits du Journal d’Anne Franck. Je considère cela comme le moment le plus important de ma carrière de comédienne de 13 ans. Depuis que j’avais commencé le théâtre, deux ans avant, je n’avais joué que des sketchs. Là, c’était mon premier solo, je prenais du galon. Et c’était Anne Frank. Il me fallait être émouvante, je me sentais investie d’une responsabilité vis-à-vis d’elle, voire de tous les juifs persécutés. J’avais vraiment l’impression que le monde attendait ma performance.
Pour cette grande occasion, j’avais tenu à acheter mon premier costume de scène avec mon argent de poche. Un budget qui m’a permis d’aller dans une friperie pour dégoter une belle robe à carreaux de seconde main. Mon père allait être dans la salle. C’était la première fois qu’il venait me voir jouer au théâtre et ça me stressait beaucoup. Le rideau s’est ouvert, je suis entrée dans la lumière, j’ai joué. J’ai senti à l’intérieur que j’étais transportée, je sentais que j’avais vibré sur scène comme jamais.
Quand je suis sortie voir mon père pour aller lui arracher tous les compliments que je méritais après cette magnifique performance, il m’a dit : « Le grand là, il est bon hein, qu’est-ce qu’il est bon… Toi par contre on t’entendait pas du tout. » Ce jour-là, j’ai compris qu’entre la sensation intérieure de l’artiste vibrant sur scène et celle du spectateur, il peut y avoir parfois un petit décalage. Ma première leçon d’humilité de comédienne. Il y en aura d’autres.
Passions et inspirations

Votre plus grand coup de cœur scénique ?
C’était il y a longtemps, La Nuit des Rois de Shakespeare en version russe. Une quinzaine de comédien·nes russes sur la scène du CDN de Tours. C’est un des spectacles que j’ai le plus aimés de ma vie. Si le texte est fondamental pour m’embarquer dans une pièce au théâtre, là, je n’ai même pas cherché à lire les sous-titres. J’ai juste été éblouie littéralement par le jeu des acteur·rices. Je connaissais dans les grandes lignes le topo de la pièce, mais je n’ai quasiment rien compris pendant trois heures et pourtant j’en garde un souvenir indélébile.
Quelles belles rencontres ont marqué votre parcours ?
Les plus belles rencontres pour moi ont été finalement celles qui ont tenu dans la durée. Même si les rencontres éphémères ont été aussi nécessaires finalement dans mon parcours. Il y a eu, bien sûr, les premières personnes qui m’ont amené au théâtre. Je pense à deux profs inoubliables. Et puis, les comédien·nes de la première compagnie amateur où j’ai joué, qui sont devenus des ami·es de vie, avec qui on s’est retrouvés, pour certains, à faire nos premiers cachets dans des pièces pas toujours finement écrites.
Et puis celles et ceux qui m’accompagnent depuis quelques années. Je pense en premier lieu à mon compère Mikaël Teyssié, formidable comédien, que j’ai embarqué dans pas mal d’aventures, notamment sur la co-direction artistique de mes créations. Et puis à ma dramaturge Émilie Beauvais, Hélène Stadnicki comédienne tout aussi merveilleuse, ma régisseuse ad vitam aeternam Raphaëlle Jimenez, Franck le Matelot… Je ne peux pas tous·tes les citer, mais disons qu’à 40 ans passés, je commence à composer mon équipe idéale d’artistes, régisseur·ses, créateurs sonores et scénographe. Et j’ai hâte de découvrir les nouvelles rencontres qui m’attendent…
Où puisez-vous votre énergie créative ?
Je ne la puise pas au même endroit depuis que j’écris et que je ne suis plus « juste » comédienne interprète. Cette énergie vient de quelque chose de beaucoup plus profond et viscéral. Finalement, même si porter une création de sa naissance jusqu’à son premier lever de rideau demande un travail considérable, l’énergie est décuplée parce qu’il y a une urgence, une nécessité absolue de dire et de raconter. Quant à ma vie de comédienne interprète, l’énergie je la puise surtout dans le plaisir du jeu.

En quoi ce que vous faites est essentiel à votre équilibre ?
Parce que c’est mon plus bel et grand endroit de liberté. C’est aussi mon endroit d’action possible au monde. Ce qui me permet de ne pas sombrer dans les médocs devant l’immensité du « n’importe quoi » dans lequel on se trouve actuellement par exemple, et puis aussi parce que c’est l’espace où mon hypersensibilité, un peu gênante parfois, peut être utile. Tout ça à la fois. Et c’est ce qui me fait manger aussi.
L’art et le corps
Que représente la scène pour vous ?
L’espace à la fois le plus effrayant et le plus sécurisant, le plus galvanisant, le plus addictif, le plus initiatique pour moi.
Où ressentez-vous, physiquement, votre désir de créer et de jouer ?
Dans le ventre.
Rêves et projets
Avec quels artistes aimeriez-vous travailler ?
Je n’ai pas de collaborations vraiment rêvées. Il y en a mille que je voudrais expérimenter. Par exemple, j’adorerais jouer avec mes copains de loge de La Scala en ce moment… On se connaît juste au moment où on sort de scène ou au moment où on y entre. On se voit trembler ou sortir transpirants, encore tout plein de lumière, ça donne hyper envie de se rencontrer sur scène.
Si tout était possible, à quoi rêveriez-vous de participer ?
Je suis déjà en train de réaliser mes rêves et mon projet fou. J’espère juste continuer à participer à la marche du monde théâtral.
Si votre parcours était une œuvre d’art, laquelle serait-elle ?
Je dirai Zadig de Voltaire.
37 heures de et avec Elsa Adroguer
La Scala Paris
Jusqu’au 28 mars 2026
Durée 1h20.
Collaboration artistique de Mikaël Teyssié et Pauline Bertani
Dramaturgie d’Émilie Beauvais
Scénographie de Valentine Bougouin
Lumières de Paul Durozay, Matthieu Fays, Quentin Loyez
Création sonore de Matthieu Desbordes.