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La Visite de la vieille dame : L’argent gagne par K.-O. sur la morale

Avant de quitter la direction du TKM, Omar Porras retrouve sa troupe et l’une des pièces qui ont fait sa renommée. Avec cette nouvelle version de la tragi-comédie de Friedrich Dürrenmatt, le metteur en scène suisso-colombien signe une farce grinçante sur la corruption de la nature humaine et les petits arrangements avec la morale.
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Certaines œuvres accompagnent un artiste tout au long de sa carrière. Pour Omar Porras, La Visite de la vieille dame en fait partie. En 1993, dans un garage genevois, le jeune metteur en scène s’empare avec son Teatro Malandro de cette pièce de Friedrich Dürrenmatt, grand dramaturge suisse dont l’humour noir et le goût du grotesque mettent à nu les travers de la société. Le succès est immédiat. Primé l’année suivante, le spectacle part sur les routes pour plus de trois cents représentations, de la Suisse au Venezuela, en passant par La Réunion.

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En 2015, lorsqu’il prend la direction du Théâtre Kléber-Méleau, à Renens, il le reprend comme pour affirmer son projet. Un théâtre populaire, généreux, où les masques, la musique, les images et surtout les acteurs ont toute leur place. Douze saisons plus tard, à quelques mois de passer la main en juin 2027, il retrouve ses comédiens et cette œuvre qui lui est chère. Avec ce même goût de la fantaisie et de l’invention scénique qui fait la singularité de son travail, de Scapin, autre de ses créations emblématiques, au Conte des contes.

Une ville à vendre

À Güllen, petite ville autrefois prospère, les temps sont durs. Les usines ont fermé, les commerces périclitent et les trains traversent la gare à toute allure sans s’arrêter. Les habitants, qui vivent d’allocations et de petits expédients, attendent avec espoir Claire Zahanassian. L’enfant du pays, devenue immensément riche, pourrait sauver la commune de la faillite. Le maire, le pasteur et les notables, bien que tous pieds-nus ou presque, ont sorti leurs plus beaux habits, rapiécés ou trop petits. Tous comptent sur Alfred Ill, son amour de jeunesse, pour l’attendrir.

Mais la vieille dame n’a rien oublié. Quarante-cinq ans plus tôt, enceinte de lui, elle avait dû quitter le bourg sous les quolibets et les pierres, après qu’Alfred eut nié sa paternité. La voilà de retour, sans âge, diamantée jusqu’au bout des ongles, rafistolée de prothèses, accompagnée d’une étrange suite, d’un cercueil et d’une panthère noire. Elle offre une fortune à la ville et à ses habitants. À la seule et unique condition, qu’Alfred soit tué. Scandale ! La population s’indigne et prend la défense de cet homme qu’elle tient pour respectable. La justice ne s’achète pas ! Pourtant, bientôt, des souliers jaunes flambant neufs fleurissent aux pieds des villageois et les achats à crédit se multiplient. Personne ne veut vraiment tuer Alfred, pour le moment du moins. Mais après tout, il est bien un peu responsable de ce qui lui arrive. Alors, il est facile de s’arranger avec sa conscience. 

Un homme qui rapetisse
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Avec sa bonhomie, son air ahuri et son visage à moitié dissimulé sous un masque, Antoine Joly est formidable en Alfred Ill. Narrateur autant que protagoniste, il accueille avec une joie sincère celle qu’il a autrefois aimée, espérant retrouver un peu de leur jeunesse. Le pauvre homme ne mesure pas ce qui l’attend. Face à cette femme qui ne lui a jamais pardonné sa trahison et qu’il a contribué à transformer en monstre, il se décompose. Son corps se tasse, ses gestes ralentissent, son regard s’inquiète. À mesure que ses concitoyens vivent à crédit, lui semble rétrécir. Il cherche du secours auprès des autorités, mais chacun détourne les yeux. Même le pasteur s’accommode de quelques accrocs à son sacerdoce.

Fidèle à son goût du travail de troupe, Omar Porras dirige ses comédiens – tous épatants – passant d’un personnage à l’autre avec une aisance réjouissante. Toute une galerie de figures grotesques et inquiétantes prend vie. Les masques de Fredy Porras, loin de figer les visages, en accentuent les expressions. Les regards restent visibles, les corps prennent le relais. Quant à Claire Zahanassian, créature aussi extravagante que redoutable, son interprète réserve une belle surprise. Sous ses airs de vieille dame fantasque, la milliardaire mène son monde avec une froide détermination et quelques caresses mielleuses. Elle sait que les bonnes consciences finiront par céder par appât du gain. On ne résiste pas à l’argent ou du moins on peut tout acheter, il paraît-il ! 

La magie à vue

Pour le metteur en scène suisso-colombien, trois fois rien suffisent à faire surgir un univers. Un plancher de bric et de broc, quelques portes de guingois, un vitrail d’église qui semble voler, et Güllen prend vie. Les costumes kitsch, bariolés et élimés de Bruno Fatalot, les perruques improbables et les silhouettes déformées donnent à cette petite société des allures cartoonesques. C’est coloré, joyeusement foutraque. Et surtout, cela joue, terriblement bien ! Les corps s’agitent, se croisent, se bousculent, disparaissent et réapparaissent dans un ballet parfaitement réglé.

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Le passage des trains est un petit bijou d’inventivité. Quelques éclairs stroboscopiques, un nuage de fumée, des comédiens filant à pas pressés et le convoi traverse la gare à toute allure. L’illusion naît sous nos yeux. Le cinéma muet n’est jamais loin, dans le rythme des séquences et la composition des images. Mais ce sont les acteurs, leur engagement physique et leur plaisir manifeste d’être ensemble, qui donnent à cette fantaisie toute sa saveur.

Derrière les couleurs acidulées et les situations cocasses, la noirceur de Friedrich Dürrenmatt fait son chemin. À Güllen, personne ne se considère comme un assassin. La vengeance prend des airs de justice, la cupidité se pare de bonnes intentions et tous finissent par se convaincre qu’ils agissent pour le bien commun. Soixante-dix ans après sa création, la fable satirique n’a rien perdu de son mordant. Omar Porras en retrouve toute la cruauté sans sacrifier le plaisir du jeu. Et le rire joyeux devient imperceptiblement jaune.

Envoyé spécial à Renens

La Visite de la vieille dame d’après Friedrich Dürrenmatt – Omar Porras / Teatro Malandro
TKM Théâtre Kléber-Méleau – Renens
Du 22 septembre au 1er novembre 2026
Durée 1h50.

Tournée
Du 5 au 7 novembre 2026 au Théâtre du Passage – Neuchâtel
12 novembre 2026 à CO2 – Bulle
18 et 19 novembre 2026 à Château Rouge – Annemasse
24 novembre 2026 au Théâtre du Crochetan – Monthey
3 décembre 2026 à Equilibre – Fribourg
9 et 10 décembre 2026 au Théâtre de la Fleuriaye – Carquefou
14 et 15 janvier 2027 au GRRRANIT, Scène nationale – Belfort
26 et 27 janvier 2027 à la Maison de la Culture de Bourges

Traduction de Jean-Pierre Porret
Mise en scène et adaptation d’Omar Porras – Teatro Malandro
Jeu – Pierre Boulben, Francisco Cabello, Manon Castellano, Karl Eberhard, Antoine Joly, Jeanne Pasquier, Omar Porras, Marie-Evane Schallenberger
Assistanat à la mise en scène – Marie Robert
Scénographie – Fredy Porras et Omar Porras
Musique originale – Andrès Garcia, Omar Porras, Sarten
Costumes – Bruno Fatalot et Omar Porras
Assistanat costumes – Julie Raonison
Équipe costumes – Naomi Purro, Victor Müller
Maquillage, perruques et masques – Fredy Porras
Lumière – Mathias Roche
Création et régie son – Benjamin Tixhon
Accessoires et effets spéciaux – Laurent Boulanger
Direction technique – Hervé Vincent
Régie plateau – Gabriel Sklenar, Noé Stehlé
Régie lumière – German Schwab, Ludovic Bouaud
Régie son – Sébastien Perron
Construction du décor – Ateliers TKM

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