Thomas Blanchard et Olivier Martin-Salvan © Simon Gosselin

Olivier Martin-Salvan et Thomas Blanchard : « Qu’est-ce que ça veut dire, être Gaulois aujourd’hui ? »

À quelques jours de la première, le 11 mai au Tandem à Arras, les deux artistes complices ouvrent les portes de leur chantier de création. Né d'une commande passée à l'autrice Marion Aubert, le spectacle poursuivra ensuite sa route avec notamment un passage à Montpellier, au Printemps des Comédiens, fin mai.
Ecouter cet article
Comment est née l’envie de créer ce spectacle ensemble ?

Olivier Martin-Salvan : Au départ, il y a une rencontre assez ancienne avec Thomas (Blanchard) et Marion (Aubert) autour d’Orgueil, poursuite et décapitation, créé en février 2010 au théâtre des 13 vents à Montpellier, puis joué au Théâtre du Rond-Point à Paris, par la compagnie Tire pas la nappe, dans une mise en scène de Marion Guerrero. C’était une aventure collective très forte, avec une distribution incroyable. Avec Thomas, nous nous connaissions un peu avant, mais c’est vraiment à ce moment-là qu’il y a eu un  » match « , une façon d’être au plateau, une gourmandise du jeu. Ensuite, chacun est reparti dans ses projets, souvent sur des formes assez solitaires, des solos, des partitions importantes. Mais cette envie de se retrouver ne nous a jamais quittés. À un moment, nous nous sommes dit qu’il fallait arrêter d’en parler et le faire. 

Thomas Blanchard : Il y avait quelque chose de nécessaire. Chacun a accumulé des expériences, des manières de travailler, des rencontres. Revenir aujourd’hui à un duo change complètement la perspective. Ce n’est pas un retour en arrière, plutôt un déplacement. Il y a désormais une autre maturité, une autre disponibilité aussi.

Olivier Martin-Salvan : Et puis nous avons commencé très jeunes. Aujourd’hui, après presque vingt-cinq ans de métier, le désir consiste aussi à retrouver du plaisir autrement, sans renier ce qui a été fait avant. Nous avions envie de voir ce que nous pouvions fabriquer ensemble maintenant.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de confier le texte à Marion Aubert ?

Thomas Blanchard : Très vite, le désir d’un texte s’est imposé. Nous ne voulions pas partir d’improvisations ou d’un travail uniquement fabriqué au plateau. Il fallait une véritable écriture, une langue capable de nous déplacer. Marion s’est imposée immédiatement. Nous savions qu’elle allait faire surgir des endroits de drôlerie, d’étrangeté, mais aussi quelque chose de plus sombre. Ce frottement-là nous intéressait énormément. Ce qui a été passionnant, c’est qu’elle a écrit seule, sans partir d’improvisations, mais nourrie par de longues discussions avec nous. Pendant plus de deux ans, le projet a énormément bougé.

Olivier Martin-Salvan : Pour nous, c’est une autrice prodigieuse, une des plus grandes voix du théâtre contemporain aujourd’hui.

Thomas Blanchard : Au départ, Marion avait écrit une masse de texte impressionnante autour de cette question : qu’est-ce que signifie être « Gaulois » ? Puis le sujet s’est déplacé, élargi, rendu plus trouble, plus intime aussi.

Olivier Martin-Salvan : À un moment, nous nous sommes même rapprochés du mythe gaulois tel qu’on le connaît dans la bande dessinée avant de bifurquer complètement. Le texte a muté sans cesse.

D’où vient justement cette idée de travailler autour du terme  » Gaulois  » ?

Olivier Martin-Salvan : C’est venu de manière très concrète. Un jour, nous avons été désignés comme ça : « Vous êtes des Gaulois. » C’était à la fois banal et très violent. Cela nous a marqués.

Thomas Blanchard : Cela renvoyait à ce que nous représentons malgré nous. Deux hommes blancs de plus de quarante ans sur un plateau de théâtre contemporain : qu’est-ce que cela raconte aujourd’hui ?

Olivier Martin-Salvan : Ce qui nous intéressait, c’était justement le trouble. Traverser plusieurs strates : l’imaginaire collectif, la BD, l’histoire, mais aussi la question du nationalisme et des récits identitaires contemporains.

Votre travail dialogue souvent avec des imaginaires historiques ou des récits anciens. C’était déjà le cas dans Péplum médiéval. Qu’est-ce qui vous attire dans ce rapport à l’histoire ?

Olivier Martin-Salvan : Je m’en suis rendu compte assez récemment. Avec Péplum médiéval, ce qui m’intéressait déjà, c’était la manière dont certaines images historiques avaient été complètement écrasées ou déformées. Nous avons hérité d’un Moyen Âge caricatural, alors que c’était aussi un monde extrêmement humaniste. Avec les Gaulois, il y a quelque chose d’encore plus vertigineux. Il ne reste presque aucune trace réelle. Quand nous avons pris contact avec le Louvre, on nous a répondu qu’il restait très peu de choses des Gaulois. Finalement, il existe surtout des projections, des fantasmes, des récits reconstruits après coup.

Ce qui devient passionnant, c’est de voir comment ces figures sont récupérées aujourd’hui, notamment par les discours nationalistes. Astérix, les Gaulois, tout cela appartient désormais à un imaginaire très chargé politiquement. Ce qui nous intéressait, c’était justement de rouvrir cet endroit-là, de déplacer les représentations. L’historien Patrick Boucheron disait d’ailleurs, à propos de Péplum médiéval, que c’était peut-être une sorte de  » Puy du Fou de gauche « . Cela nous faisait rire, mais il y avait quelque chose de juste là-dedans.  En reprenant des récits historiques souvent captés par des imaginaires réactionnaires, il est possible d’en faire surgir d’autres lectures.

Thomas Blanchard : Et puis cela rejoint profondément le théâtre. Les Gaulois étaient dans une tradition orale, ils ont laissé très peu de traces matérielles. Le théâtre aussi disparaît presque entièrement. Il reste quelques captations parfois, mais l’essentiel demeure dans les corps, dans les mémoires, dans une transmission fragile. Cette idée nous touchait beaucoup.

Comment s’est construit le travail au plateau ?

Olivier Martin-Salvan : Il y a vraiment eu deux temps : celui de l’écriture, très long, puis celui du plateau. Marion n’est plus là physiquement pendant les répétitions, mais nous continuons à dialoguer avec elle. Nous travaillons aussi avec des collaborateurs qui apportent leurs propres langages. Le chorégraphe Loïc Touzé, par exemple, nous parle beaucoup du corps, du décalage, de la manière de différer certaines choses.

Thomas Blanchard : Nous avons également sollicité plusieurs regards extérieurs, comme ceux d’Alice Vannier ou Johanna Nizard. Des artistes qui viennent déplacer notre regard sur le spectacle.

Olivier Martin-Salvan : Ce n’est pas une création collective au sens strict, mais nous sommes dans un dialogue permanent. Le théâtre reste profondément choral.

Vous êtes à la fois comédiens et metteurs en scène. Comment cela s’articule-t-il ?

 Olivier Martin-Salvan : Le plateau reste un projet d’acteurs. Même si nous mettons aussi en scène, nous venons profondément de cet endroit-là. Et puis il y a cette confiance accumulée avec le temps. Nous nous connaissons depuis presque quinze ans. Les discussions peuvent être vives, mais nous sommes très alignés. Quand l’un sent quelque chose de juste, l’autre le comprend immédiatement.

Thomas Blanchard : Cela permet d’aller très vite dans les tentatives. Ensuite vient le moment des choix. Nous nous filmons, nous regardons, nous affinons sans cesse.

Dans la distribution artistique, on retrouve notamment Clédat & Petitpierre. Cette fidélité à certains collaborateurs est-elle importante ?

Olivier Martin-Salvan : Ce qui compte, c’est de trouver des familles artistiques, des gens avec qui une recherche commune existe. Avec Loïc Touzé, par exemple, c’est une première collaboration, mais une forme de filiation s’est installée très rapidement. Cela permet d’aller vite. Avec Clédat & Petitpierre, les univers se croisent depuis longtemps. Cela permet d’aller vite.

Thomas Blanchard : Mais cette fidélité n’a d’intérêt que si elle reste vivante. Il faut continuer à se confronter, à se déplacer.

À quelques jours de la création, dans quel état êtes-vous ?

Olivier Martin-Salvan : Là, clairement, nous sommes dans le dur. Mais un dur joyeux. Une forme commence à apparaître. Et puis nous avons déjà franchi une étape importante : le premier filage. Avec une information capitale et rassurante : nous ne ferons pas 2h47. (Rires.)

Thomas Blanchard : Et puis il reste une inconnue essentielle : le public. Le spectacle va encore se transformer à son contact. Le théâtre commence vraiment là aussi.

Le passage au Printemps des Comédiens, dans un espace extérieur, change-t-il votre approche du spectacle ?

Olivier Martin-Salvan : C’est un extérieur un peu particulier, assez protégé malgré tout. L’auditorium garde quelque chose d’assez préservé, presque intérieur, tout en laissant entrer le ciel, la nuit, l’air.

Thomas Blanchard : Et la pièce résonne naturellement avec cela. Elle a besoin d’espace, d’ouverture.

Olivier Martin-Salvan : Jouer sous les étoiles avec un spectacle qui convoque des récits anciens, des mythes et des questions d’oralité, cela fait sens. Il y a quelque chose de presque cosmique là-dedans.

Thomas Blanchard : Cela prolonge le geste du spectacle. Cela lui donne un autre souffle.


Les Gaulois de Marion Aubert, d’après une commande de Thomas Blanchard et Olivier Martin-Salvan
création les 11 et 12 mai 2026 au Tandem – Scène nationale Arras-Douai
durée 1h20 estimée

Tournée
21 & 22 mai 2026 à La Machinerie scène conventionnée, Vénissieux (69)
29 & 31 mai 2026 au Printemps des comédiens / Cité européenne du théâtre et des arts associés – Domaine d’O Montpellier
30 septembre & 1er octobre 2026 au Théâtre Des Îlets CDN, Montluçon (03)
7 au 15 octobre 2026 au Théâtre Garonne scène européenne, Toulouse (31)
4 & 5 novembre 2026, Théâtre du Pays de Morlaix
18 au 20 novembre 2026 au Lieu Unique scène nationale, Nantes (44)
3 au 20 décembre 2026 au Théâtre des Bouffes du Nord, Paris (75)
12 & 13 janvier 2027 à la Maison de la Culture de Bourges scène nationale
2 & 3 février 2027 à la MC2: Maison de la Culture de Grenoble scène nationale
17 au 20 février 2027 au Théâtre national de Nice CDN Nice Côte d’Azur

Mise en scène et jeu – Thomas Blanchard et Olivier Martin-Salvan
Scénographie et costumes de Clédat & Petitpierre
Composition musicale de Vivien Trelcat en collaboration avec Maxime Lance
Chorégraphie de Loïc Touzé
Lumières de Jérémie Papin
Conseils dramaturgiques de Baudouin Woehl
Assistanat à la mise en scène – Lilea Le Borgne et Lilas Chaussende
Regard extérieur – Alice Vannier et Johanna Nizard
Recherches historiques et documentaires – Mathilde Hennegrave
Réalisation des costumes – Anne Tesson
Régie générale et plateau- Marie Bonnier, régie son – Maxime Lance, régie lumière – Sébastien Vergnaud

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.