Les Enfants du Paradis - Jacques Prévert - Jean-Philippe Daguerre © Grégoire Matzneff
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Les Enfants du Paradis : Daguerre célèbre Prévert

Pour aborder ce chef-d’œuvre du cinéma français, Jean-Philippe Daguerre s’est concentré sur sa matrice : le scénario de base du poète Jacques Prévert. Celui-ci composant à lui tout seul une dramaturgie théâtrale, le metteur en scène s’en est emparé, lui insufflant sa marque de fabrique d’un théâtre de tréteaux, généreux et rythmé.
23 octobre 2026
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Rares sont les metteurs en scène qui se sont risqués aux Enfants du Paradis, tant ce chef-d’œuvre cinématographique de Marcel Carné a marqué les esprits par la grande qualité de ses images et de ses interprètes. Le texte sublime de Jacques Prévert est fortement « encré » dans la mémoire collective. Marcel Maréchal s’y était frotté au Rond-Point en 1997, avec le tout jeune Guillaume Canet dans le rôle de Baptiste. En 2021, Laetitia Richard en proposait une version en plein air au Jardin Shakespeare. Jean-Philippe Daguerre s’y risque à son tour, réussissant la prouesse de rendre au théâtre ce texte magnifique qui, par sa mise en abîme, y avait toute sa place.

Un lieu chargé d’histoire
Les Enfants du Paradis - Jacques Prévert - Jean-Philippe Daguerre © Grégoire Matzneff
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C’est au Théâtre du Ranelagh, niché dans le XVIe arrondissement de Paris, où le comte de Montray aurait pu posséder son hôtel particulier, – et non au théâtre Déjazet, dernier vestige du Boulevard du crime -, que Jean-Philippe Daguerre a posé ses Enfants du Paradis. Mais ce choix demeure symbolique. Car durant plus de cinquante ans les cinéphiles pouvaient y revoir le film tous les dimanches sur grand écran. De plus, par sa configuration qui facilite la circulation des personnages en ses allées, cette salle permet de casser le quatrième mur.

Une scénographie marquante

Passer derrière Alexandre Trauner et ses magnifiques décors du film demandait de l’ingéniosité. Mais comme au théâtre, l’imaginaire des spectateurs est sans cesse sollicité, cela laisse un terrain large à exploiter. Jean-Philippe Daguerre a fait appel à ses complices de toujours, Antoine Milian pour le décor et Moïse Hill pour les lumières. Ensemble, ils ont bâti une scénographie d’une grande épure.

Les deux structures, installées de chaque côté de la scène, évoquent à elles seules les rues de Paris avec leurs réverbères, les poutres d’un pont métallique, les promenoirs des salles de music-hall… Derrière le rideau de fond de scène, légèrement entrebâillé, l’on aperçoit les loges des artistes du théâtre du Funambule. Selon la lumière, le spectateur se retrouve dans l’intimité d’un lieu ou dans le faste d’une salle de théâtre, dans une rue sombre ou une avenue lumineuse. Les costumes de Corinne Rossi demeurent fidèles à l’époque et même au film, avec les magnifiques robes que porte Garance.

Deux héros sublimes
Les Enfants du Paradis - Jacques Prévert - Jean-Philippe Daguerre © Grégoire Matzneff
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Passer derrière les monstres sacrés qui ont incarné les personnages créés par Prévert n’est pas une mince affaire. Il faut arriver à les faire oublier et ne jamais les imiter. Garance, celle qui est « faite comme ça », insouciante et légère au début, que la vie a rendu plus sombre, est incarnée brillamment par la délicieuse Aurélie Noblesse. Elle l’a nourrie de cette complexité des jeunes filles du peuple qui n’ont, par la force des choses, que leur charme à offrir. Le grand amour semble lui être interdit. Dans un jeu adroit et très sincère, Oscar Voisin retranscrit subtilement les tourments du mime Baptiste Deburau. Ce Pierrot perdu dans une société étriquée, rêvant à l’absolu.

Une troupe solide

Stéphane Dauch impressionne en Frédérik Lemaître. Michaël Giorno-Cohen est parfait en Lacernaire. Guillaume Delvingt est impayable en directeur de théâtre, dont les propos sonnent toujours aussi fortement. En Deburau père comme en Comte de Montray, Mikaël Fasulo est irréprochable. Émouvante lorsqu’elle incarne Nathalie, fantasque pour les autres personnages, Agathe Boudrières dévoile l’étendue de son jeu. Sandrine Moaligou est à la fois Madame Hermine et Jéricho, le marchand d’habits. Si pour l’une, elle est à son aise, pour le deuxième c’est moins évident, mais la faute en revient à l’adaptation du metteur en scène.

Un mélodrame qui en dit long sur la société

En effet, Daguerre se prend les pieds dans le tapis déroulé par Prévert, avec le personnage du Marchand d’habits. Déjà dans le film, parce qu’il représente une image métaphorique, celle du destin, ce personnage détonne dans le récit. Carné s’en était sorti en le transformant en vagabond indiscret et délateur qui n’apporte que le malheur. Tous, surtout Baptiste, l’ont en horreur. Le symbole devenait fort. Or, en lui donnant des attraits féminins et l’affublant de vêtements bien coupés et propres, Daguerre fait perdre à Jéricho, dont les trompettes sonnent moins cruellement, de sa valeur, ce qui fragilise le propos. C’est vraiment dommage, parce que son adaptation remarquable éclaire l’histoire de Garance. Une femme qui, malgré elle, catalyse les désirs et les passions des hommes, alors qu’elle n’aspirait qu’à sa liberté.


Les Enfants du Paradis, d’après le scénario original Jacques Prévert
Théâtre Le Ranelagh – Paris
Jusqu’au 17 janvier 2027
Durée 1h50.

Adaptation et mise en scène – Jean-Philippe Daguerre
Assistant à la mise en scène – Hervé Haine
Avec Agathe Boudrières, Stéphane Dauch, Guillaume Delvingt, Mikaël Fasulo, Michaël Giorno-Cohen, Sandrine Moaligou, Aurélie Noblesse, Oscar Voisin
Décors – Antoine Milian
Lumière – Moïse Hill
Costumes – Corinne Rossi
Musique – Hervé Haine
Chorégraphie – Sylvie Cave

© Théâtre du Ranelagh

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