Mais qui était Danielle Cravenne, celle qui n’aimait pas Rabbi Jacob au point de prendre en otage les passagers du vol Paris-Nice, et qui sera abattue froidement par les forces de l’ordre ? Cette jolie femme élégante avait 35 ans, un mari aimant, des enfants en bas âge, la vie devant elle. Jean-Philippe Daguerre ouvre l’enquête dans un spectacle rondement mené.
Une scénographie forte

La première scène se passe au Fouquet’s, le fameux restaurant de l’avenue des Champs-Élysées, où tout le cinéma de l’époque se donnait rendez-vous. Par un procédé minutieusement mis en place par Narcisse, tous les lieux – l’appartement des Cravenne et ses vues imprenables sur Paris, la loge de Louis de Funès, la salle de projection, la cabine de l’avion – vont apparaître comme par enchantement. L’illusion est parfaite. Cela permet à Jean-Philippe Daguerre de dérouler sa mise en scène, au cordeau comme toujours, dans une grande fluidité.
Une belle histoire d’amour avant tout
Le pionnier des relations publiques, Georges Cravenne (excellent Bernard Malaka) a rendez-vous avec Louis de Funès. Ce dernier est en retard. C’est alors que surgit une charmante jeune femme, un brin exubérante. Sans filtre, Danielle (émouvante Charlotte Matzneff) dit tout ce qu’elle pense. C’est le coup de foudre. La première partie de la pièce montre comment le couple fonctionnait, malgré leur différence d’âge et de milieu social. Georges Cravenne, de son véritable nom Joseph Cohen, s’est fait tout seul. Danielle est une pauvre petite fille riche qui n’a jamais manqué de rien. Par amour, elle se convertit au judaïsme. De caractère fluctuant, très expansive, elle passe de l’euphorie à l’abattement.
C’est une femme-enfant que Georges, qui connaît le Tout-Paris, emmène consulter Françoise Dolto. Le verdict tombe, Danielle est maniacodépressive – on dit aujourd’hui « bipolaire ». Le personnage de Danielle prend à partir de là une véritable consistance et donne à la pièce un nouvel enjeu.
Une actualité brûlante

Jean-Philippe Daguerre explore avec délicatesse la descente aux enfers de la jeune femme. Georges sait qu’elle est une bombe à retardement qui peut exploser à tout moment. Mais il ne peut deviner que le film que préparent Gérard Oury et sa fille Danièle Thompson, avec Louis de Funès, Les aventures de Rabbi Jacob, va en être le détonateur. Danielle, qui n’a lu que la première mouture du scénario, juge ce film dangereux pour la réconciliation entre les juifs et les arabes. Toute cette partie sur la construction du film, en plein conflit israélo-arabe qui mènera à la guerre du Kippour, est très bien conçue. Et, il fallait oser, Louis de Funès est là, incarné avec grand talent par Julien Cigana. Interprétant brillamment et avec de belles nuances les autres personnages, Bruno Paviot, Balthazar Gouzou et Élisa Habibi complètent la distribution.
Un acte désespéré
Pour bien comprendre le geste de Danielle, sa détermination, ses nombreuses revendications, Jean-Philippe Daguerre rappelle le contexte de l’époque, les relations entre Georges Cravenne et le pouvoir, les trente glorieuses et surtout les tensions du Proche-Orient qui résonnent fortement avec notre actualité. Ce qui est certain, c’est que la jeune femme n’était pas une menace. Les otages avaient été relâchés, une de ses armes était un jouet. Comme l’avait titré Libération : « La pirate du désespoir : Une proie facile pour des tueurs assermentés ». Son époux attentera en procès l’État Français, sans obtenir les réponses.
Quant aux Molières, il est fort à parier que Jean-Philippe Daguerre se retrouvera, avec son équipe, à nouveau en course pour la prestigieuse statuette.
La femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob, texte et mise en scène de Jean-Philippe Daguerre
Petit Montparnasse – Paris
Du 10 janvier au 19 avril 2026
Durée 1h30.
Avec Bernard Malaka, Charlotte Matzneff, Julien Cigana, Bruno Paviot, Élisa Habibi et Balthazar Gouzou
Assistant à la mise en scène Hervé Haine
Scénographie et vidéo Narcisse
Costumes Alain Blanchot
Lumières Moïse Hill
Musique Olivier Daguerre.
Le roman de Jean-Philippe Daguerre est publié aux éditions Albin Michel.