© Christophe Raynaud de Lage

Mahabharata, une histoire de la violence ou la mort du poète

À Montreuil, Pauline Bayle se confronte à l’épopée indienne pour mieux y glisser son théâtre. Dirigeant une distribution exclusivement féminine, la metteuse en scène fait éclater toute la violence de rivalités essentiellement masculines. Un rapport qu’elle entretient grâce à un dispositif dramaturgique solide, mais qui se frotte aux limites de sa propre théâtralité.
21 octobre 2026
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Avant de raconter les guerres fratricides qui coûteront la vie de nombreux peuples et espèces au fil des ans qui le composent, Le Mahabharata est surtout une affaire de récit. Une histoire qui se sait histoire, portée par son auteur-narrateur Vyasa, figure centrale du poète. De cette place, occupée ici par Nirupama Nityanandan, se déroule un premier fil, interrogeant ce qui lie l’auteur à son œuvre. Dans la version de Pauline Bayle, ce personnage qui vacille entre le réel et son imaginaire a aussi pour mission d’entretenir le lien entre plateau et public. Dès lors, le théâtre s’affirme comme tel, bien que le miroir de la fiction s’avère rapidement poreux.

Le théâtre n’avait pas commencé
© Christophe Raynaud de Lage

Dès la genèse de son récit, face à une impasse, le poète se voit contraint d’intervenir dans l’intrigue. De sa plume, il viole deux femmes et en fait naître deux rois. Chacun assurant sa descendance, tout est désormais prêt pour le bon déroulement de l’action. S’en suivront rivalités, affrontements et règlements de compte, sur fond de guerres d’égos, de pouvoirs et de territoires. En somme, toutes les plaies du monde s’apprêtent à s’abattre sur scène, comme nous en avertit Vyasa. Il n’en sortira que destruction, prévient-il encore, presque désolé et impuissant. C’est pourtant lui qui, sous nos yeux, vient de commettre la première violence. Le théâtre n’avait alors même pas commencé.

Celui-ci adviendra bel et bien, un instant plus tard. Dans une scénographie qu’elle conçoit avec Marion Flament, Pauline Bayle va chercher du côté de la machinerie. Avec le renfort des lumières de Mathilde Chamoux, elle crée ainsi des images fortes. Parmi elles, celle de huit comédiennes alignées, s’avançant lentement tandis que les murs de scène se parent de lourds rideaux noirs, fait pleinement entrer dans la légende. Derrière elles, le mot Mahabharata s’affiche en lettres capitales, blanc sur noir, et défile de bas en haut jusqu’à disparaître dans les cintres.

Une pièce accessible

La référence au cinéma n’a rien d’un hasard. En témoignera l’usage récurrent d’une caméra manipulée en direct par les interprètes et dont la vidéo sera projetée sur un écran circulaire, sorte de lune reflétant sous un autre angle l’action du plateau. À la manière d’un générique de série, la metteuse en scène ira jusqu’à mettre un nom sous chaque visage, comme pour s’assurer que les personnages et la complexité de leurs relations n’échappent à personne. La volonté de proposer une pièce accessible est claire, elle se déploie jusque dans les différents registres de jeu traversés par les comédiennes.

Dans son approche, Pauline Bayle opte en effet pour une pluralité d’écritures, allant du lyrisme épique à la comédie de tréteaux, en passant par le pastiche de jeu vidéo. S’appuyant sur l’expression chorégraphique de Nach, elle y ajoute une dimension corporelle qui lui permet notamment de traiter, en les transposant, les scènes de combat. L’espace s’y prête d’ailleurs particulièrement. Au sol, un grand cercle est tracé et recouvert de sable, à la manière d’une arène dans laquelle tout est voué à se résoudre. De là se structure aussi une esthétique du spectacle, mêlant aux effets de lumière et de fumée, la conception vidéo de Jérémie Scheidler.

La force de l’imaginaire
© Christophe Raynaud de Lage

D’un chapitre à l’autre de ce Mahabharata, la richesse de la proposition se confronte toutefois à ses propres limites. À tant vouloir marquer l’épopée comme récit habité, l’interprétation passe souvent en force, cherchant à composer le tragique sur fond d’une musique cinématographique signée Maria Laurent et Guillaume Bachelé. Chaque actrice affiche cependant une présence singulière, sensible et juste, dès lors qu’il ne s’agit pas de s’imposer à tout prix. En parallèle, l’accumulation d’effets théâtraux tend à effacer la fragilité de la narration pour se concentrer sur les images attendues de la violence. Cette fébrilité même qui, en ouverture puis à plusieurs reprises au fil de la représentation, rappelle pourtant à l’imaginaire toute sa puissance.

Aujourd’hui comme il y a 2 500 ans, l’esprit du poète a beau vouloir rêver un monde désirable, il ne parvient jamais à s’affranchir de ce que l’humanité porte en elle. Quelle que soit l’ère, qu’importe le continent, l’instinct masculin du pouvoir, de la domination et de la destruction est imparable. C’est cette fatalité que Pauline Bayle invite à réinterroger, lui opposant huit femmes armées de ce qui, à travers les siècles, a toujours fini par triompher : les mots, les gestes et le théâtre.


Mahabharata, une histoire de la violencede Pauline Bayle
Création au Théâtre Public de Montreuil – CDN
Du 29 septembre au 24 octobre 2026
Durée 3h avec entracte

Tournée
26 et 27 novembre 2026 au TANDEM – Scène nationale de Douai
Du 16 au 19 décembre 2026 au
 Théâtre du Nord – CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France
Du 6 au 16 janvier 2027 aux
Célestins, Théâtre de Lyon
28 et 29 janvier 2027 au
Volcan – Scène nationale du Havre
Du 3 au 5 février 2027 au
Trident – Scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin
Du 7 au 9 avril 2027 au
Théâtre Olympia – CDN de Tours
13 avril 2027 à l’
Équinoxe – Scène nationale de Châteauroux
20 et 21 avril 2027 à
L’Azimut – Antony/Châtenay-Malabry
24 avril 2027 au
Théâtre Louis Aragon – Scène conventionnée de Tremblay

Adaptation et mise en scène – Pauline Bayle
Avec Agnès Belkadi, Hélène Chevallier, Julie Grelet, Viktoria Kozlova, Nach, Nirupama Nityanandan, Clémence Pillaud, Jenna Thiam
Et les enfants (en alternance) – Dario Bensignor, Béla Carcel Cazi, Jade Guisguillert, Anaëlle Zhao
Scénographie – Marion Flament, Pauline Bayle assistées de Klervi Kerouedan
Costumes – Pétronille Salomé assistée d’Irène Jolivard et Nathalie Saulnier
Marionnettes – Anaïs Heureaux
Lumières – Mathilde Chamoux assistée de Tom Cantrel
Vidéo – Jérémie Scheidler
Musique – Maria Laurent, Guillaume Bachelé
Regard chorégraphique – Nach
Son – Marion Cros, Thibault Lamy
Assistante à la mise en scène – Céline Gaudier assistée de Gwen Le Pessec et Clément Istre
Assistante à la mise en scène en tournée – Isabelle Antoine
Conseillère dramaturgique – Karthika Naïr
Traduction tamoule – Koumarane Valavane
Régie générale et plateau – Clément Casazza, Germain Le Goff
Régie lumière – Alain Larue, Jérôme Delporte, Emilie Fau
Régie son – Benoit Frech, Tom Vanacker, Loïc Waridel
Régie vidéo – Sophie Blons, Antoine Lombardot
Construction décor – Atelier du Théâtre du Nord
Audiodescription – Lucie Béguin, avec le soutien de l’Onda, Office national de diffusion artistique
Remerciements – Amphi, Shobana Bhalchandra, Meera Krishnan, Prem Panicker, Maëlle Puechoultres, Victor Rodenbach, Sanchit Saluja, Arshia Sattar, Jay Arjuna Singh, Srilata K., Carole Thibaut, Julia Trouilloud, Maxence Vandevelde, toute l’équipe du Théâtre Public de Montreuil 
& Nos compagnon·nes de route, ami·es et famille·s qui nous ont soutenu·es tout au long de cette création et qui nous ont permis·es de mener ce projet à bien.

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