Sur le plateau noir, un carré blanc, légèrement de biais, occupe le centre de l’espace scénique. En périphérie, des chaises et des projecteurs semblent en repousser les limites. Sabrina Delarue fait les cent pas. Vêtue d’une robe rouge, un livre à la main, la comédienne veut jouer. Elle cherche à faire revenir son partenaire, plus jeune, pour répéter avec lui une scène des Justes d’Albert Camus. Jean-Daniel Piguet, tee-shirt jaune et jean délavé, se fait prier. Il n’a aucune envie d’endosser le rôle qui lui est assigné. Elle insiste, le presse et finit par l’entraîner dans le jeu.

Le passage choisi met face à face Kaliayev, qui a assassiné le grand-duc au nom de ses convictions révolutionnaires, et la veuve de sa victime. Lui estime avoir abattu un symbole, non un homme. Elle vient lui rappeler que derrière ce symbole se trouvait un être de chair, un époux. Cette confrontation entre engagement politique et douleur intime trouve un écho troublant dans un fait divers qui a récemment secoué l’Amérique.
De Camus à Luigi Mangione
Le 4 décembre 2024, à Manhattan, Brian Thompson, patron d’UnitedHealthcare, géant de l’assurance maladie, est abattu en pleine rue. Arrêté cinq jours plus tard, Luigi Mangione devient pour une partie de l’opinion un Robin des bois contemporain, érigé en héros sur les réseaux sociaux. En août 2026, il reconnaît avoir tué Brian Thompson devant la justice fédérale, tandis qu’une procédure distincte se poursuit à New York.
Que dire à celui qui a tué un être cher ? Comment lui faire entendre qu’au-delà du système qu’il entendait combattre, il y avait un homme, une famille, des vies bouleversées ? C’est autour de ces questions que Yan Duyvendak et Charlotte Terrapon ont imaginé Dear Luigi, I Hate You.
La répétition laisse peu à peu place à une autre expérience. Sabrina Delarue incarne Paulette Thompson, Jean-Daniel Piguet se glisse dans la peau de Luigi Mangione. Pour préparer leurs rôles, les deux comédiens ont suivi pendant plusieurs mois un véritable processus de justice restaurative, accompagnés par deux praticiennes, Claudia Christen-Schneider et Kelly Hutchings. Dans la peau de leurs personnages, ils en ont traversé les différentes étapes, au fil de rencontres et d’échanges réels, à partir d’une situation fictive.
Du spéculatif au fictif

De cette matière, Adèle Yon, autrice de Mon vrai nom est Elisabeth, a tiré un texte où se mêlent paroles recueillies, scènes imaginées et interrogations des comédiens. Le réel et la fiction s’entremêlent, sans que leurs frontières soient toujours perceptibles.
Paulette a des questions à poser et veut comprendre. Elle souhaite regarder celui qui a tué son mari dans les yeux, lui parler des enfants privés de père, de la douleur et du vide laissés par sa disparition. Luigi se retranche derrière ses convictions. Il a voulu s’attaquer à un système plus meurtrier que son geste, pas à un individu. Entre eux, Margot Viala prête à la facilitatrice une présence attentive. Carnet sur les genoux, elle écoute, questionne, relance, sans jamais forcer la parole.
Car la justice restaurative ne cherche ni à excuser un crime ni à se substituer au tribunal. Elle offre à la victime et à l’auteur des faits, s’ils le souhaitent, un espace de dialogue où peuvent s’exprimer la souffrance, les responsabilités et les conséquences d’un acte.
Une parole à reconstruire
Yan Duyvendak privilégie un dispositif dépouillé, qui laisse toute leur place aux interprètes. Les chaises se déplacent au gré des situations. La lumière de Luca Kasper redessine l’espace, découpe les silhouettes, resserre ou élargit les distances. Le plateau devient tour à tour lieu de répétition, espace de médiation ou parloir, sans chercher à reproduire un cadre réaliste.
Sabrina Delarue donne à Paulette une colère contenue, une tristesse infinie, traversée de fragilité, mais aussi une détermination qui ne faiblit pas. Face à elle, Jean-Daniel Piguet fait apparaître les contradictions d’un jeune homme convaincu de la légitimité de son geste, peu préparé à entendre la souffrance qu’il a provoquée. Plus en retrait, Margot Viala accompagne les échanges avec une délicatesse et une attention qui donnent toute sa place à l’écoute.
L’intelligence du texte d’Adèle Yon tient à son refus de distribuer les bons et les mauvais points. La douleur de Paulette qui ne peut être minimisée n’efface pas les violences du système de santé américain. Les convictions de Luigi ne justifient pas davantage la mort d’un homme. La pièce fait coexister ces deux réalités, sans chercher à les réconcilier à tout prix.
Une autre justice

Cette manière de confronter le réel à une rencontre imaginée rappelle La Fête d’Anne-Cécile Vandalem, où deux familles que tout oppose se retrouvent après un drame. Dans les deux spectacles, les frontières entre fiction et réalité deviennent poreuses. Les interprètes sortent parfois de leur personnage, interrogent leur manière de l’incarner, confrontent leurs propres convictions à celles de la personne dont ils empruntent l’identité. Mais là où la metteuse en scène belge pousse l’affrontement jusqu’à l’explosion, Dreams Come True explore la possibilité d’une parole partagée.
Passionnant dans son déroulement, le processus restauratif devient une matière théâtrale qui oblige à regarder autrement les faits, à interroger ses propres certitudes. Au fil des échanges, par l’intermédiaire de la facilitatrice, les positions évoluent. Ce qui paraissait évident au départ ne l’est plus tout à fait. La douleur demeure, le geste ne s’efface pas, mais quelque chose se déplace dans la manière de considérer l’autre. Chacun avance à son rythme, sans que ce cheminement mène nécessairement au pardon ou à la réconciliation.
La parole peut-elle réparer quelque chose lorsqu’une vie a été prise ? Dear Luigi, I Hate You laisse la question ouverte. Le spectacle montre surtout que comprendre n’est pas excuser et qu’écouter l’autre, aussi difficile soit-il, peut parfois suffire à déplacer un regard.
Envoyé spécial à Lausanne
Dear Luigi, I Hate You du Collectif Dreams Come True
Sur une idée de Yan Duyvendak & Charlotte Terrapon
création
Théâtre Vidy-Lausanne
du 28 octobre au 1er novembre 2026
durée 1h30
Tournée
7 novembre 2026 au Théâtre du Jura (Delémont)
13 & 14 novembre 2026 au Théâtre Les Halles (Sierre)
20 & 21 novembre 2026 à La Rose des Vents en collaboration avec la Comédie de Béthune dans le cadre du Next Festival (Villeneuve-d’Ascq)
3 au 11 février 2027 à la Comédie de Genève (Genève)
26 mars 2027 à la Scène nationale Carré-Colonnes (Saint-Médard-en-Jalles
Mise en scène de Yan Duyvendak, en collaboration avec l’équipe
Collaboration artistique – Charlotte Terrapon
Collaboration artistique et performance – Sabrina Delarue, Margot Viala, Jean-Daniel Piguet
Performance en alternance Laëtitia Andrieu & Flavia Papadaniel
Expertise en justice restaurative – Claudia Christen-Schneider & Kelly Hutchings
Texte d’Adèle Yon, en collaboration avec l’équipe
Conseil artistique de Nicolas Cilins
Regard ponctuel – Natacha Koutchoumov
Direction technique, création lumière et son de Luca Kasper



