Du haut de ses trente-neuf ans d’existence, CIRCa, festival du Cirque Actuel, s’inscrit dans les événements incontournables. Cette année, Stéphanie Bulteau, directrice du festival et du pôle national du cirque d’Auch, lance ce beau message dans l’édito du programme : « le cirque a quelque chose de miraculeux, car il nous met en présence d’artistes qui dansent au bord de l’abîme. Nous éprouvons ensemble que le vertige peut s’apprivoiser. Que l’on peut vivre sans peur, malgré le danger. Que l’on peut risquer la chute… et être d’autant plus libre ».
La chaleur du public

Bien que prévu, le froid automnal nous saisit dès notre arrivée ce dimanche 18 octobre. Nous voilà en chemin pour le spectacle donné en plein air, sur la grande pelouse du parc du Couloumé. Le public arrive en nombre. Les uns se serrent sur les bancs des estrades et les autres s’entassent joyeusement par terre. C’est le grand rendez-vous pour les Auscitain·es, les festivaliers, les grands et les petits.
La particularité de la Compagnie Bivouac est d’articuler certains de ses spectacles autour de sculptures-agrès monumentales. Pour Gaïa, création de cette année, ce sont les branches d’un arbre de bronze, posées sur un plateau tournant. Ce spectacle acrobatique, mais aussi de danse, célèbre notre rapport à la nature et à l’environnement. Sous la très belle musique, interprétée en direct, de Yanier Hechavarria, les artistes se jouent du mouvement perpétuel. Le rapport à leurs agrès, trop long à mettre en place, et une mise en espace un peu faible, n’ont pas réussi à créer la poésie et l’enthousiasme espérés.
Premier coup de cœur

Pas le temps de s’attarder à l’espace CIRC, il faut filer au Parc de la Boubée, pour prendre place sous le chapiteau du Cirque sans noms. Leur spectacle Pain d’chien, tout fraîchement créé, est un petit bijou couleur sépia où la nostalgie est loin de sentir la naphtaline ! C’est l’histoire d’artistes à bout de souffle qui continuent le show sous le regard désabusé du chat de la maison (un automate plus vrai que nature) et les accords du musicien pantouflard (impayable Kevin Laval). Il y a les anciens : elle est pondérée (formidable Amandine Morisod), lui plutôt désabusé (ineffable Yann Grall). Leur spécialité, rater les numéros pour lui, les rattraper pour elle. Face à eux, deux jeunes trublions qui n’ont pas perdu espoir se déchaînent (l’inénarrable Johann Candoré et l’élastique Kayan Boukhliq). L’esprit burlesque mis en place, basé sur les fausses maladresses et d’une poésie folle, fait fuser les rires.
Un chaos d’images et de prouesse
Le spectacle suivant se déroule sous le grand Dôme de CIRCa. Below Zero est une compagnie de cirque danoise, spécialisée dans le porté. In Praise of Shadows est un hommage acrobatique à la nature nordique. La troupe nombreuse et talentueuse enchaîne les prouesses. Les images évoquées des glaciers, lacs et aurores boréales sont très claires. La musique, aux accents de folk ethnique matinée d’électro, crée l’ambiance. Mais je suis restée sur le bord de la route et n’ai été aucunement touchée.
« C’est quoi ce cirque ! », une belle mobilisation

Ils sont venus en nombre au Théâtre Municipal, pour participer au Cri du cirque #1, une rencontre manifeste lancée par Territoires de Cirque. Devant les annonces des coupes budgétaires qui menacent de fragiliser un secteur qui l’est déjà assez, la mobilisation se met en marche. Marc Jeancourt et Laurence de Magalhaes ont évoqué avec précision et humour l’histoire récente du cirque contemporain. Ce regard en arrière permet de remettre les bases du contexte.
Les représentants des filières, grandes écoles, fédérations et syndicats ont pris la parole, qui a été ensuite donnée à la salle. Le dialogue a fusé. Les échanges autour des expériences personnelles ont été mises au service du collectif. La séance s’est clôturée sur la signature de L’Appel du Cirque, lettre qui a été transmise directement aux élus et aux représentants institutionnels. Comme à son habitude, Alain Reynaud a trouvé les mots qui résument bien ce que nous avons tous à dire : « La culture n’est pas la cerise sur le gâteau, c’est le gâteau ».
Deuxième coup de cœur

Fin d’après-midi, capuche sur la tête, nous partons au Boulodrome, pour assister à Parmi les vaches de la compagnie La Côte Folle. Là encore cette salle éphémère est archi-comble. Les bancs sont installés en demi-cercle autour d’un espace de jeu sur lequel trône un échafaudage. Représentant une maison de famille, celui-ci se transforme en formidable agrès de cirque. S’appuyant sur la dramaturgie impeccable et le regard extérieur de Georgina Vila Bruch, les cinq membres de la troupe nous transportent avec ce spectacle qui aborde la vieillesse, la perte de mémoire, les liens filiaux. Les portés acrobatiques, les mouvements des corps, les métaphores via les objets, l’intégration de cinq adorables « mamies » d’Auch, la musique, le texte, ont chamboulé. Au point qu’une larme a coulé sur ma joue et sur celle de bien des spectateurs.
Une belle surprise
À la salle Bernard Turin, pleine à craquée, place au tout nouveau spectacle d’Olivier Debelhoir. Ce formidable funambuliste propose une réflexion pertinente sur ce phénomène qui fait qu’un artiste peut entraîner le spectateur à jouer, tel un enfant, avec son imaginaire. Sur la vie de ma mère est un ovni, délicieusement drôle, porteur d’une poésie décalée, mené par un Pierrot lunaire échappé de ses campagnes. Dans une adresse au public réjouissante, utilisant le vieux et solide truc du faux spectateur complice (ici exceptionnelle Delphine Lanson), affublant le régisseur musicien d’une armure médiévale (Michaël Philis Rigg), Olivier Debelhoir nous entraîne dans un voyage rempli de merveilles, de surprises. C’est du burlesque avec des gags et des rebondissements, du cirque aux numéros étonnants, mais aussi un opéra « comique » puisqu’il y a des chansons, et cela forme un tout fabuleux.
Un solo clownesque et acrobatique

La journée du mardi démarre par Ákri de Manel Rosés, au centre Cuzin, installé dans une ancienne chapelle. Le Catalan a dû tomber très tôt d’un escalier pour dévaler ce magnifique agrès constitué de marches, qu’il peine à grimper. L’art de la chute est un gag qui marche depuis la nuit des temps et l’artiste le manie avec une belle dextérité. Il sait également prendre la parole, en français. Son explication de texte, très drôle, devant une porte autour de la notion « être dedans ou dehors » est digne de Raymond Devos. Quant à son final, en sorte de feu d’artifice avec de la magie, des effets et des cascades, il offre une belle réflexion sur le métier de l’artiste, sur la répétition des gestes et des idées, la création, l’usure et surtout le plaisir.
Une création attendue
Le grand rendez-vous de cette édition était la première représentation de TRAXXx, nouvelle création du CirkVOST. Leur chapiteau, surnommé par son impressionnante taille « La Cathédrale » permet le spectaculaire. Reconnaissons-le, nous avons été servis. Mis en piste par Benoît Belleville, ces spécialistes de la voltige aérienne ont, comme à leur habitude, enchaîné numéros et prouesses techniques. La musique a résonné de toute sa beauté. Mais, cette fois-ci, la dramaturgie du récit « imagé » tient la route.

Le spectacle démarre sur un banquet de famille, où les uns ne sont pas tendres avec les unes. Une artiste prend la parole, et pose cette pensée fondamentale sur les conséquences de nos vieilles leçons d’histoires. Et si à la place de l’homme des cavernes chasseur et combattant, on avait mis en avant les chasseurs-cueilleurs ? Le monde s’en porterait certainement mieux. Ce fil conducteur est mené jusqu’au final, où l’on retrouve les convives du banquet, dînant la tête en bas sur une table à l’envers, débarrassés des encombrants costumes étriqués de la bien-pensance ! Bravo.
En route vers la quarantaine rugissante
Soulignons qu’une des forces actives depuis sa création du festival est la présence, durant sa durée, des élèves de toutes les écoles de cirque, les nationales, les préparatoires et celles de loisir. Cette jeunesse et son engouement prouve que le monde du spectacle va coûte que coûte continuer ! The show must go on. Et rendez-vous, on l’espère, pour la prochaine édition qui célébrera les quarante ans de CIRCa.
Festival CIRCa
39e édition du Cirque actuel – Auch (32)
Du 16 au 23 octobre 2025.
Gaï – Compagnie Bivouac
Durée 45 mn.
Pain d’chien – Cirque sans noms
Durée 1h10.
In Praise of Shadows – Below Zero
Durée 1h.
Le cri du Cirque #1 – Territoires de Cirque, information ici
Parmi les vaches – La Côte Folle
Durée 55mn.
La vie de ma mère – Compagnie d’un Ours / Olivier Debelhoir
Durée 1h.
Àkri – Cia Manel Rosés
Durée 50 mn
TRAXXx – CirkVOST
Durée 1h15.



