© Jean-Louis Fernandez

Marc Paquien aborde Oh les beaux jours avec tendresse

Aux Bouffes Parisiens, le metteur en scène reprend cette pièce emblématique de Samuel Beckett et offre à nouveau le rôle de Winnie à Catherine Frot, qui s’en empare avec beaucoup de justesse. Ensemble, il trouvent dans les interstices du sous-texte une réjouissante contemporanéité à l’œuvre.
23 octobre 2026
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Ensevelie jusqu’à la taille, Winnie est bien là, fidèle aux indications de Beckett. Quoique la plaine aride s’est ici transformée en un immense tissu bleu nuit. Drap de soie ou nappe de réception, elle ferait presque office de longue robe pour Catherine Frot, coincée là-haut, dans cet espace feutré. De hauts murs, de la même couleur, viennent en imposer la limite et semblent se refermer sur elle. Marc Paquien s’immisce déjà dans les non-dits du texte et imagine Oh les beaux jours dans un salon bourgeois, ou dans ce qu’il en reste. Le monologue qui va suivre, à peine perturbé par les quelques interruptions de Willie, s’écoute nécessairement d’une autre oreille.

« Ça que je trouve merveilleux »
© Jean-Louis Fernandez

De son perchoir, un grand sac sous la main pour y conserver tout ce que la vie lui a laissé, Winnie traverse chaque journée comme un rituel. Ses prières faites, elle s’apprête et palabre tandis que le jour décline jusqu’à la nuit. Il faudra alors dormir jusqu’au lendemain et recommencer. Remettre chaque chose à sa place et répéter chaque geste à l’identique. Seul témoin du temps qui passe, ce monticule qui la recouvre toujours davantage et lui interdit désormais tout déplacement. Pas tout à fait résolue à son immobilité, elle n’a pourtant pas d’autre alternative. Il lui reste ses quelques accessoires pour sauver les apparences, et une parole qui se délite progressivement.

L’écriture de Beckett va à l’essentiel, omet les sujets, les verbes ou les négations, se répète parfois comme si la langue se cherchait elle-même. À l’image de cette femme au faste passé, les mots se perdent, malgré les tentatives de Winnie de s’y raccrocher, convoquant quelques vers enfouis dans sa mémoire et qui ne reviennent plus tout à fait. Une partition complexe que s’approprie Catherine Frot avec beaucoup de précision. La tête haute et la voix qui s’amuse à monter dans les aigus, elle fait délicatement bonne figure. « Ça que je trouve merveilleux », ne cesse-t-elle de répéter, teintant son interprétation d’une mélancolie qui se situe très exactement entre le désir de continuer et la fatalité d’une fin approchant.

Ce qui refuse de disparaître

Mais chez Beckett, le rôle ne tient pas seulement à sa dimension textuelle, il se déploie aussi et surtout dans les didascalies. Là encore, Catherine Frot touche juste par ses regards, ses mimiques et ses silences. Privée de la moitié de son corps, puis contrainte à n’utiliser plus que sa tête, elle parvient pourtant à donner une belle amplitude à Winnie, pour qui elle semble avoir une vraie tendresse. C’est également ce qui ressort de son rapport à Willie, cet homme presque déjà parti, auquel Pierre Banderet offre encore une présence ponctuelle. Au sein du couple comme dans toute la pièce, quelque chose résiste et refuse de disparaître, ce qu’il faudra pourtant finir par accepter.

Sans nostalgie mais avec douceur, Marc Paquien laisse sa mise en scène se déployer sur fond d’une bourgeoisie déchue. Le cérémonial, auquel s’agrippe Winnie en toute conscience, l’a de toute évidence coupée du monde. La voilà désormais sans amertume, prête à accepter un sort contre lequel elle ne peut plus rien, bientôt noyée sous sa propre vanité. Une lecture intemporelle qui laisse de beaux échos à notre société.


Oh les beaux jours de Samuel Beckett
Théâtre des Bouffes Parisiens
Du 23 septembre au 29 novembre 2026
Durée 1h20

Distribution – Catherine Frot et Pierre Banderet
Mise en scène – Marc Paquien
Costumes – Sidonie Pontanier
Lumières – Dominique Bruguière
Son – Xavier Jacquot
Décorateur – Richard Peduzzi
Assistant mise en scène – Manon Muller

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