L’affiche a de quoi faire saliver. Réunir Josiane Balasko, figure populaire du cinéma, et Marilou Berry, sa fille qui n’est pas en reste dans le cœur des français, autour d’un sujet brûlant d’actualité, constitue clairement un geste fort. Pour sa cinquième pièce, Jean Robert-Charrier confirme son flair et sa capacité à viser juste. Le pari se révèle en grande partie tenu. La complicité évidente des deux comédiennes irrigue le plateau et donne corps à une partition parfois fragile, un brin archétypale, mais ô combien nécessaire.
Un Noël qui dérape

Tout commence le soir du réveillon de Noël. Frédérique, la soixantaine franche et le verbe sans filtre, débarque à l’improviste chez sa cadette, après que le dîner avec sa fille aînée soit avorté suite à trop de reproches, de susceptibilités, d’intolérances en cascade, un gendre catholique réactionnaire et des petits-fils intenables.
Elle espérait sauver un peu de l’esprit de fête. Il n’en est rien. L’accueil est tiède. Mathilde est seule, une tisane à la main, son mari Philippe (Riad Gahmi) et leur fils de dix ans, Eugène, déjà couchés, épuisés par la journée passée à retaper la maison voisine, presque en ruine, pour la vendre. Du réveillon, il ne reste comme unique vestige qu’un sapin en plastique qui déclenche de façon intempestive une ritournelle synthétique. L’ambiance n’a rien de festif. Elle flotte dans un entre-deux, comme suspendue.
Ne pas faire de vagues, être discrète
Très vite, les répliques claquent et le face-à-face prend des allures de règlement de comptes. Frédérique feint la légèreté, mais sent que quelque chose déraille. Comme si de rien n’était, elle pousse sa fille dans ses retranchements, cherchant aussi à renouer ce lien, cette connivence distendue avec le temps. Mathilde esquive, se ferme, répète qu’il faut parler moins fort pour ne pas réveiller « les garçons ». Dans cette obsession du silence, un malaise affleure, une peur ténue qui ne dit pas son nom. Frédérique est en alerte, attentive au moindre frémissement. Ces signaux, elle les connaît trop bien. L’emprise, les humiliations, puis les coups ont jalonné son propre passé. Le père de Mathilde, un modèle de pervers narcissique, a commencé à l’abri des regards, dans l’intimité du cocon familiale, par rabaisser puis il a fini par frapper.
Comment admettre que l’amour n’en est plus un ? Comment dire à sa mère qu’on traverse ce qu’on lui reprochait hier de subir ? L’idylle a depuis longtemps perdu son éclat. L’usure du quotidien a fait remonter les rancœurs et le beau ténébreux des débuts a cédé la place au monstre tapi dans l’ombre. Les mots blessent, l’alcool libère la violence et les coups finissent par tomber. Puis viennent les excuses. Les circonstances atténuantes sont brandies comme des paravents, la fatigue, l’échec, la pression, autant de faux-semblants pour ne pas voir la réalité en face. Le décor change, pas la mécanique. Les refrains restent les mêmes, quel que soit le milieu. Bourgeois cultivé ou artisan surmené, le bourreau adapte le costume, jamais la méthode.
Le rire comme ligne de crête

Le texte avance frontalement. Il frôle parfois l’archétype, accélère certaines transitions, laisse peu d’espace à la nuance psychologique. Mais la force du spectacle tient avant tout à son duo. Josiane Balasko et Marilou Berry jouent tout en retenue, sans recherche d’effet ni appui superflu. Leur complicité irrigue la pièce et habite les planches. Elles laissent affleurer l’ironie au cœur du drame, glissent une saillie pour détendre la lourde atmosphère, installent un silence qui serre la gorge. Le rire devient soupape, jamais diversion. Le drame, lui, circule en permanence, prêt à surgir.
Le décor, volontairement modeste et minimaliste, souligne de manière appuyée la précarité. Mais Julie-Anne Roth ne s’y attarde pas. Sa mise en scène, sobre et précise, s’appuie peu sur le décorum et privilégie le jeu. L’espace, largement dégagé, laisse le champ libre aux actrices, qui investissent le plateau avec intensité.
Un sujet qui déborde le plateau
La pièce ne révolutionne ni la forme ni le propos. Elle a pourtant le mérite d’installer, au cœur d’un théâtre privé mythique, un sujet longtemps éloigné des planches ou à la marge. Mettre la violence conjugale au centre du plateau, lui donner des visages familiers, l’extraire des statistiques pour la rendre charnelle, n’a rien d’anodin.
Derrière l’amour conjugal brutal qui ne dit pas son nom, un autre récit se dessine, celui d’un amour maternel qui protège, soutient et relève. C’est là que le duo prend toute son ampleur. Face au public, main dans la main, mère et fille mettent à nu et dénoncent les phrases toutes faites, ces formules qui protègent le bourreau plus qu’elles ne protègent la victime. Droites, déterminées, elles enfoncent le clou. Et dans ce geste simple, presque nu, quelque chose circule, un élan qui insuffle à toutes ces femmes un élan de courage et de dignité.
Ça, c’est l’amour de Jean Robert-Charrier
Théâtre des Bouffes Parisiens
du 23 janvier au 26 avril 2026
durée 1h45
Mise en scène de Julie-Anne Roth
Avec Josiane Balasko, Marilou Berry, Riad Gahmi et l’apprentie du Studio Esca Lucie Baumann
Décors d’Alban Ho Van
Lumières de Jérémie Papin
Costumes de Laurence Struz
Musiques de François Villevieille