Un fauteuil de velours rouge vif trône à l’avant-scène. Avec son haut dossier, ses accoudoirs massifs et son allure bourgeoise, il a tout du patriarche installé dans ses certitudes. Encore vide, il semble déjà habité par la présence de celui qu’il incarne. Derrière et autour, des cloisons de plexiglas légèrement fumé découpent l’espace, jouant avec les reflets et la lumière.
Dans ce décor aux lignes géométriques plane l’ombre d’Hermann Kafka, ce père autoritaire dont l’emprise aura poursuivi son fils jusqu’à l’âge adulte, l’empêchant de lui tenir tête et de vivre sans attendre une approbation qui ne viendra jamais.
De la loge aux planches

Tandis que le public s’installe, Émilie Charriot se prépare derrière les parois. Assise devant une coiffeuse de fortune, comme dans une loge, elle se maquille en écoutant Jeanne Moreau. Dans un entretien accordé à Marguerite Duras pour Dim Dam Dom, en 1965, l’actrice évoque son métier, la peur d’entrer en scène et ce lien singulier qui se noue avec le public. Ce moment entre coulisses et représentation, entre réel et fiction, donne déjà à voir une interprète qui s’apprête à s’exposer au regard des autres.
Puis la lumière change. Néons blancs et boîtes à lumière donnent au plateau des allures de studio photographique. En tailleur bleu nuit, lavallière nouée, la comédienne quitte son refuge et s’avance vers le fauteuil. Elle prend son temps, comme pour retarder l’instant où il faudra parler. Les mots semblent difficiles à trouver. Il y a dans cette approche quelque chose de l’ordre du rituel, une manière de se donner du courage avant d’affronter ce père auquel Franz Kafka n’a jamais osé dire ce qu’il avait sur le cœur. Faute de pouvoir lui parler en face, il lui écrit une complainte, une ébauche d’acte libérateur. « Très cher père. » L’adresse, à la fois solennelle et tendre, ouvre une brèche. La parole longtemps retenue peut enfin se déployer.
En 1919, Kafka a trente-six ans. Atteint de tuberculose, il tente de comprendre pourquoi cet homme, dont il redoute autant les colères que le jugement, continue de gouverner sa vie. Ses fiançailles contrariées ravivent les humiliations de l’enfance. À ces blessures s’ajoute celle de l’écrivain qui n’a jamais trouvé auprès de son père la reconnaissance qu’il espérait.
Une parole pour s’émanciper

Après L’Amante anglaise de Marguerite Duras, Émilie Charriot prolonge son travail sur une parole qui accuse autant qu’elle cherche à se défendre. Elle retrouve chez Kafka la forme d’une plaidoirie, tiraillée entre réquisitoire et culpabilité. En s’emparant du texte d’un fils pour le porter avec sa voix de femme, elle déplace le regard vers celui d’une fille et poursuit une interrogation qui traverse son parcours, celle de la vocation, du besoin d’écrire ou de jouer pour échapper au silence et au poids des héritages.
Sans chercher à imiter l’écrivain, elle épouse les contradictions du texte. Sa voix reste toute en modulation retenue, presque murmurée. Les phrases avancent avec précaution, comme si le père pouvait à tout instant surgir, interrompre la litanie et reprendre l’ascendant. À travers des circonvolutions et formules de style , Franz Kafka accuse, se ravise, excuse celui qu’il vient de condamner, se reconnaît une part de responsabilité dans ce qui l’accable. Jusqu’à imaginer la réponse que son géniteur pourrait lui opposer. Même absent, Hermann conserve ainsi un droit de réplique.
Cette retenue touche par sa justesse, même si elle atténue parfois les aspérités d’une écriture traversée d’humour cruel, de brusques revirements et de violence rentrée. La scénographie d’Yves Godin, aussi élégante soit-elle, tend également à contenir cette parole dans un dispositif très maîtrisé. Sa lumière, en revanche, accompagne avec finesse le lent dépouillement du récit. À mesure que la confrontation se fait plus intime et qu’une possible émancipation se dessine, l’espace s’efface, le faisceau lumineux se resserre. Ne restent qu’une femme, une voix et ce fauteuil qui continue d’incarner l’autorité paternelle. La lettre n’a jamais atteint son destinataire. Sur scène, elle trouve enfin, dans la salle, quelqu’un pour l’entendre.
Envoyé spécial à Lausanne
Lettre au père d’après Franz Kafka
Création
Théâtre vidy – Lausanne
du 28 octobre au 8 novembre 2026
Durée 1h05
Mise en scène de Émilie Charriot
Avec Émilie Charriot
Dramaturgie d’Olivia Barron
Scénographie et lumière d’Yves Godin
Régie générale et lumière – Thierry Morin
Répétitrice Texte – Énora Cini



