Face au public, une paroi transparente, fragmentée en plusieurs panneaux, organise l’espace. Elle évoque une structure géométrique rappelant un découpage à la Mondrian, quasi kaléidoscopique. Surface de projection, elle accueille les images captées en direct, comme celles déjà enregistrées ou issues des archives. Le plateau reste nu. Seules deux caméras, disposées de part et d’autre, captent des plans fixes, cadrent au plus près le visage de Valérie Dréville, en saisissent les infimes variations, les tensions sous-jacentes.
Quand elle apparaît, la scène s’anime et semble aussitôt habitée par une foule de présences – morts et vivants qui peuplent le récit de Camille de Toledo. La voix est claire, précise, douce. Les mots sont posés l’un après l’autre, comme pour laisser infuser la tragédie qu’ils portent. Peu à peu se dessine le drame qui a poussé Thésée à l’exil, à plonger dans son histoire familiale pour se sauver et se reconstruire.
Première fracture

Tout commence par la mort du frère aîné, Jérôme, trente-trois ans. Le père le retrouve pendu, défait le nœud fatal. Le choc est immédiat. La famille se rassemble, tente de tenir, fabrique une version, un récit pour continuer. Mais peine perdue. Le mal est plus profond, plus insidieux, logé dans les manques, les morts tues, les secrets enfouis.
La mère s’éteint à son tour, comme épuisée par la vie et la tristesse qui la ronge, à l’arrière d’un bus, le jour anniversaire de la naissance de ce fils trop tôt disparu. Quelques mois plus tard à peine, le père est emporté par la maladie. Les morts s’enchaînent, creusent encore les sillons d’une sombre fatalité.
Thésée reste, seul survivant, lesté d’un récit qu’il ne comprend pas encore, chargé d’une histoire familiale pleine de zones d’ombre. Face à ce qui échappe, une question s’impose, à rebours du récit convenu qui ferait du suicide un acte de liberté : « qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? »
Face à ses doutes, à ce passé qui l’enferre dans une spirale dont il ignore les ressorts, partir « à l’Est » s’impose. Il s’installe à Berlin, pose ses valises avec trois cartons d’archives remplis de photographies familiales. Il tente de tenir à distance, de couper, de recommencer sans ce poids. Mais la mémoire psychogénéalogique insiste, le passé continue de travailler en lui. Les morts, même ceux dont il ne connaît pas encore l’existence ou les circonstances, l’accompagnent, s’imposent, pèsent à chaque instant. L’oubli échoue, et avec lui toute idée de rupture.
Descendre dans le labyrinthe
Une seule issue, prendre à bras-le-corps son histoire et celle de ses ancêtres, enquêter pour que, peut-être, une vérité apparaisse. Il ouvre les boîtes, regarde les photographies, tente d’en percer les mystères, de comprendre ce qu’elles taisent. Il cherche à s’approcher de ce qui a été laissé en suspens. Tel le héros mythologique, il tire les fils d’un récit qui circule entre les générations, relie les figures et fait apparaître une lignée marquée, du côté des hommes, par des morts violentes, des récits lacunaires, souvent enjolivés au regard de la réalité.

Au plateau, dans l’adaptation qu’en font Guy Cassiers et Valérie Dréville, l’écriture du romancier et essayiste conserve sa texture fragmentaire. Elle progresse par blocs, par retours, par reprises. Les prénoms – Esther, Gatsby, Nissim, Nathanaël, etc – se croisent, les visages glissent les uns dans les autres. Suivant ce labyrinthe, cette enquête à tiroir, le metteur en scène esquisse une dérive intérieure, une cartographie des pertes. Le récit avance par bribes, bifurque, revient sur lui-même. On s’y égare parfois, pour suivre au plus près l’enquête telle que l’a traversée Camille de Toledo. Il faut accepter de s’égarer dans les va-et-vient et les méandres d’une généalogie faite de silences et de non-dits.
Cette perte de repères devient alors une expérience. Elle engage le spectateur dans une écoute active, presque physique. Car derrière, quelque chose s’ordonne peu à peu. Les fils se retendent, les figures émergent. Le théâtre devient ici un espace d’archéologie sensible, où chaque fragment en appelle un autre.
Les images comme chambres d’écho
Le travail de Guy Cassiers s’appuie sur un usage précis de la vidéo, un véritable travail d’orfèvre, dont la force tient autant à cette écriture technique qu’à la présence magnétique de Valérie Dréville. Les caméras filment son visage et le projettent sur la paroi, en dialogue avec les photographies issues des archives de Camille de Toledo. L’image se superpose, s’inscrit en regard, parfois en dessus, comme un dédoublement. La vidéo, loin d’illustrer, agit comme une seconde peau du récit et l’ancre au plus près de l’un ou l’autre des protagonistes de cette lignée maternelle mortifère.
Cette présence démultipliée trouble la perception. Qui parle ? Qui regarde ? L’actrice devient surface de projection, médium, passeuse. À peine un glissement de voix, un infime déplacement, et voilà un père, un frère, une mère. Le corps est minimal, quasi statique, mais d’une précision vertigineuse. La caméra capte le moindre tremblement, amplifie l’invisible. Elle donne à voir non pas un personnage, mais une constellation.
Traverser pour tenir

Le cœur de cette traversée reste la question du passé, et très vite s’impose une évidence : fuir ne suffit pas. Il faut descendre dans des récits tronqués, en accepter l’opacité, tenter d’en recomposer les lignes. Le texte autobiographique de Camille de Toledo trouve ici un écho direct au plateau, où s’entrelacent, comme dans le livre, récit, poésie et documents. L’histoire familiale s’ouvre alors comme un champ d’exploration traversé de manques, de répétitions et de zones aveugles.
Sur scène, cette matière circule sans jamais se figer. Images et voix se croisent, s’appellent, parfois se heurtent et compose une matière en mouvement, travaillée par les résonances de l’histoire européenne du XXe siècle. Valérie Dréville, magistrale, troublante et intensément humaine, habite avec clarté les mots du romancier, en fait entendre les moindres variations et en maintient la tension avec une précision éclatante, ne composant pas des figures mais les laissant apparaître, les traversant sans les fixer.
Longue et bouleversante mélopée, litanie de la survie, Thésée, sa vie nouvelle ouvre une brèche, ravive les souvenirs, interroge l’existence, convoque les ancêtres pour se délester des poids invisibles et tenter, tant bien que mal, de vivre avec.
Envoyé spécial à Lausanne
Thésée, sa vie nouvelle d’après le roman de Camille de Toledo
Tempo Forte
Théâtre Vdi-Lausanne
du 23 avril Au 3mai 2026
durée 1H30
Tournée
22 au 24 mai 2026 au Théâtre Dijon-Bourgogne, dans le cadre de Théâtre en mai
28 et 29 mai 2026 au TANDEM, Scène nationale Arras-Douai
12 au 24 juillet 2026 au Festival d’Avignon
Conception et mise en scène de Valérie Dréville & Guy Cassiers, assistés de Tristan Pannatier
Avec Valérie Dréville
Vidéo de Bram Delafonteyne
Son de Jeroen Kenens
Lumière de Zélie Champeau
Collaboration artistique de Benoît de Leersnyder
Regard extérieur de Blandine Savetier
Accessoires, costume et construction du décor – Ateliers du Théâtre Vidy-Lausanne
Régie générale de Guillaume Zemor ; régie vidéo Nicolas Gerlier Sebastian Hefti & Sébastien-Philippe Sozedde (en alternance) ; régie lumière Matthias Schnyder & Cassandre Colliard (en alternance) ; Régie son de Marc Pieussergues & Charlotte Constant (en alternance)