David Coria © Valentin Chou

David Coria : « Le flamenco est un art vivant, pas un art de musée »

Le chorégraphe sévillan a présenté le 11 juin au Théâtre de la Mer de Sète la première de Babel Torre Viva, porté par sa compagnie et six danseuses et danseurs venus du monde entier. Rencontre avec l'une des figures les plus singulières de l'avant-garde flamenca.
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Comment le flamenco est-il entré dans votre vie ?

David Coria : Depuis que je suis tout petit. Je viens d’une famille modeste, d’un village proche de Séville, de vrais aficionados du flamenco. J’ai l’impression d’avoir toujours dansé. Mon père, surtout, était très fier, il me faisait danser tout le temps, et dès qu’une occasion se présentait, il faisait venir ses amis pour me regarder. Il a toujours cru en moi, il m’a poussé sans relâche. Je ne me suis jamais vraiment posé la question de savoir si c’était ça que je voulais faire.

Quelle a été votre formation ?
© Laurent Philippe

David Coria : Un parcours assez classique au départ. J’ai commencé par le flamenco traditionnel, et ensuite, au fil de ma carrière professionnelle, ça a dévié vers un spectre beaucoup plus large, surtout à partir du Ballet national d’Espagne. À quinze ans, j’étais dans la compagnie andalouse de José Antonio Ruiz, et à dix-huit ans, je suis entré au Ballet Nacional de España, où j’ai côtoyé Antonio Gades.

L’écriture chorégraphique est-elle venue tout de suite, ou après l’interprétation ?

David Coria : J’ai d’abord commencé une carrière d’interprète et de danseur. Ce passage m’a énormément influencé. Il m’a ouvert de nouveaux horizons et de nouvelles façons de m’exprimer. J’ai eu la chance de travailler avec Antonio Gades, une légende et une figure du Flamenco. Il fut le premier directeur du Ballet Nacional de España et a apporté beaucoup à l’institution. Il m’a notamment permis de travailler avec d’autres grands noms de la danse espagnole, comme Pilar López, José Antonio, José Granero. Petit à petit, j’ai eu l’envie d’explorer d’autres voix. Je suis donc allé vers des compagnies qui avaient souvent un profil théâtral. C’est, je pense, de là qu’est née mon envie d’écrire, de m’exprimer, de questionner le monde.

Quelles ont été les rencontres les plus importantes pour votre travail ?

David Coria : Le Ballet national d’Espagne d’abord, et ensuite je dirais Rafaela Carrasco et Rocío Molina. Elles travaillent toutes les deux dans un flamenco beaucoup plus ouvert que la tradition d’où je venais, et c’est ça qui m’a vraiment ouvert le champ vers une danse plus hybride mais qui garde comme socle ma langue maternelle le flamenco.

Qu’est-ce qui déclenche l’envie de créer une pièce ?

David Coria : L’actualité, presque toujours. Pour Babel Torre Viva, c’est ce moment tellement violent que nous traversons, cette séparation entre les peuples qui devient de plus en plus brutale. Pour moi, c’est important de pouvoir l’exprimer à travers l’art, et de porter un message.

Quand vous travaillez au plateau, qu’est-ce qui nourrit votre écriture avec les interprètes ?
© Laurent Philippe

David Coria : Je commence toujours par quelque chose de très physique, je suis assez chaotique au départ, mais c’est très collectif. Petit à petit, on égrène un processus lent, qui part toujours de quelque chose de très physique, la connexion avec le flamenco. Je leur explique vraiment où je veux aller. Et s’ils veulent être honnêtes dans le travail, il faut qu’ils comprennent ça, et qu’ils acceptent de faire des choses qu’ils n’ont jamais faites. Tous ont dit oui.

Comment s’imbriquent les différents éléments qui constituent le flamenco, la musique, le chant, le geste ?

David Coria : Avec beaucoup de références musicales, de provenances très différentes, que je partage avec le directeur musical, David Lagos, qui connaît toute la tradition jusqu’à ses formes les plus ouvertes. Et ce qu’on cherche toujours, c’est la connexion avec le flamenco, quelque chose de très rythmique, mais aussi quelque chose de spirituel.

Comment avez-vous constitué votre groupe de danseurs, qui viennent d’origines très différentes ?

David Coria : Ils ont en effet tous des parcours différents, mais ils habitent tous à Séville par amour du flamenco. Et ça montre à quel point les cultures sont proches les unes des autres, finalement, et ce qui nous réunit.

Comment expliquez-vous cet attrait si fort pour le flamenco ?

David Coria : Je crois que c’est parce que ça connecte une part de l’émotion humaine. Le flamenco est un art vivant, pas un art de musée, il se nourrit toujours des influences qui sont autour de lui. Et c’est tellement puissant que tout ça finit par se transformer en quelque chose qui reste, malgré tout, du flamenco.

Que ressentez-vous à jouer dans un cadre comme le Théâtre de la Mer, hors de la boîte scénique ?
© Hanna Louqais

David Coria : J’adore cette expérience. Et je crois que mener la danse dans tous les lieux, même dans des endroits aussi improbables que celui-ci, c’est un « acierto », c’est complètement réussi.

Comment crée-t-on aujourd’hui en Espagne, sans centre chorégraphique ni système d’intermittence, et comment trouve-t-on les financements ?

David Coria : C’est difficile, oui. Nous n’avons ni centre chorégraphique ni intermittence. J’ai plutôt de la chance. Le monde culturel français, comme le Festival Montpellier Danse, le Théâtre de Sète ou l’Arte Flamenco Festival de Mont-de-Marsan, suivent les créations et m’ont notamment apporté de la coproduction, et il y a aussi un appui institutionnel de la région Andalousie, qui a apporté une part importante du financement.

Avez-vous aussi des soutiens plus locaux ?

David Coria : J’ai une certaine notoriété dans mon village, Coria del Río, qui m’a même donné mon nom de scène. La mairie me laisse le théâtre municipal pour les répétitions. Sans technicien, mais quand même, j’ai un lieu, pour pouvoir répéter tranquillement. J’ai aussi été soutenu par le Festival de Jerez, où j’ai fait une mini résidence et présenté le spectacle en work in progress dès février. Et il y a me Teatro del Bosque à Madrid, qui m’a donné une résidence technique avant de venir ici, avec en plus un apport en coproduction.

Tout cela représente malgré tout un travail de fourmi ?

David Coria : Complètement. Il faut payer les répétitions, les techniciens, la lumière, la musique. Et puis il faut se déplacer, se loger, parce que quand on part en résidence à Madrid, personne ne peut m’aider, financièrement je veux dire. C’est un montage permanent.

Comment les artistes du flamenco vivent-ils, en dehors de ces créations ?

David Coria : Dans le flamenco, on vit de plein de choses différentes pour survivre, des cours, des petites performances à droite à gauche. C’est presque un luxe, aujourd’hui, de pouvoir vivre seulement de son art.

Envoyé spécial à Sète

Babel Torre viva de David Coria
Création
Théâtre de la Mer à Sète
programmé dans la saison du  Théâtre Molière Sète, scène nationale archipel de Thau, en partenariat L’Agora – cité internationale de la danse de Montpellier du Festival Montpellier Danse
durée 1h15

Tournée
2 juillet 2026 au Festival Arte Flamenco, à Mont-de-Marsan

Idée originale et direction artistique de David Coria 
Dramaturgie d’ Alberto Conejero
Chorégraphie de David Coria  et les danseur·euses (Federico Nuñez, Felipe Clivio, Kotoha Setoguchi, Lucía La Bronce, Polina Sofia, Yardén Amir) 
Collaboration Chorégraphie-  Florencia Oz 
Direction Musicale de David Lagos
Musique Originale (Enregistrée) de Pablo Peña 
Musique de David Lagos , Juan M. Jiménez, Juanfe Pérez, Isidora O’Ryan
Regard Extérieur – Luz Arcas
Création Costumes et Regard Esthétique – Alejandra Gradis
Création Lumières d’Inés De La Iglesia et Carlos Carpintero (CLAVIJA)
Son de Chipi Cacheda
Régie de Jorge “LIMOSNITA” 
Sur scène 
Danse : David Coria, Federico Nuñez, Felipe Clivio, Kotoha Setoguchi, Lucía La Bronce, Polina Sofia, Yardén Amir
Chant de David Lagos
Saxophones de Juan M. Jiménez
Basse Électrique de Juanfe Pérez

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