Sur le grand plateau du Théâtre Garonne à Toulouse, une étonnante structure a fait son apparition. Tranchant avec le noir des rideaux et du sol, une paroi comme froissée rayonne d’une blancheur éclatante. Dans ses replis se perd la lumière des projecteurs, donnant à cette installation pourtant immobile une apparence fluide et mouvante. Tapis de danse planté à la verticale ou métaphore d’une page de partition encore vierge, le décor trône seul sur scène, tandis qu’autour de lui s’affairent artistes et techniciens. Pièce maîtresse de la scénographie d’Aurélien Bory, ce mur va en réalité endosser un rôle à part entière dans Sept Larmes pour Elisabeth.

Troisième partenaire de Thibaut Garcia et Aure Wachter, l’élément scénique est au cœur du travail en cours. En pleine phase de recherche, c’est lui qui modèle l’espace, le distend ou le compacte, ouvrant autant de pistes à creuser pour les deux interprètes. « L’idée est vraiment d’aller au bout de l’exploration, confie la danseuse et chorégraphe. Cette scénographie est pleine de mystères, de surprises et de ressources. On essaie de l’épuiser. » Alors au fil des répétitions, les régisseurs disparaissent derrière la cloison souple et la manipulent pour la déplacer, la déformer et redessiner les perspectives.
Dialogue à trois voix
Depuis les dernières rangées de sièges qui surplombent la salle, Aurélien Bory, micro en main, s’assure de garder une vue d’ensemble. Ce rapport qui prend forme sous ses yeux, entre espace scénique et présence humaine, s’inscrit pleinement dans sa démarche artistique. Pour cette pièce, le dialogue s’écrit en lien étroit avec la musique et la danse, dans la dramaturgie comme dans le processus de création. « Tout est imbriqué, confirme Thibaut Garcia. Quand on travaille la scénographie, on fait aussi du mouvement, qui dérive vers la musique. Tout est lié. »
Pour le guitariste, qui fait ses premiers pas en tant qu’interprète de spectacle vivant, cette résonance est synonyme d’une pluralité passionnante de points de vue et de lectures possibles. Comme avec cette guitare qui lui est si familière en tant qu’instrument de musique et qui, chez Aure Wachter, déclenche un tout autre rapport, nécessairement chorégraphique. Ce sont ces rapprochements, ces glissements d’une discipline à l’autre, qui sont à l’origine de ce projet. « Quand j’ai rencontré Thibaut, je connaissais déjà sa guitare, raconte Aurélien Bory. Avec lui, il se passe quelque chose de spécial, comme s’il s’affranchissait de toute difficulté de l’instrument. Il m’a parlé de leur désir commun, avec Aure, de travailler ensemble, et tout s’est fait en une heure. »
Dowland et sa mélancolie
De cette première impulsion naît une proposition de Thibaut Garcia autour du répertoire pour luth et voix de John Dowland, compositeur britannique de l’époque élisabéthaine, dont l’œuvre est profondément marquée par un état très singulier. « Dowland faisait de la musique mélancolique pour guérir de la mélancolie », explique Aurélien Bory. À partir de ses compositions se déplie alors toute une dramaturgie autour de ce que peut provoquer la musique. « L’idée, poursuit le scénographe, c’est de voir quel effet la musique a sur les corps et sur l’espace tout entier. »

Si, à plus de deux mois de la création, rien n’est encore gravé dans le marbre concernant l’écriture du spectacle, le trio voit peu à peu les contours de Sept Larmes pour Elisabeth se dessiner. La structure se fait déjà plus nette, à mesure que les tentatives se répondent les unes aux autres. Il y a d’abord l’image d’un concert qui dériverait vers une approche plus sensible du rapport qu’entretiennent Aure Wachter et Thibaut Garcia, entre eux comme avec leurs disciplines respectives. « La mélancolie, comme la musique, se glisse quelque part dans les affects, qui sont les plis de l’âme », précise en ce sens Aurélien Bory.
Incertitudes
De là vient le souhait d’une scénographie organique dont l’écho se répercuterait jusque dans les corps – celui du guitariste jouant de son instrument et celui de la chorégraphe qui habite le plateau à ses côtés. Dans un même espace, la volonté de rendre les frontières poreuses est pleinement affirmée. « C’était une envie profonde d’explorer cette zone grise entre le guitariste et la danseuse, résume Thibaut Garcia, de faire ce geste l’un vers l’autre et de se retrouver dans cet endroit de prise de risque artistique. »
Et pour cause, si chacun arrive sur scène avec ses propres certitudes et sa maîtrise, tout l’enjeu réside dans ce mouvement qui les mène mutuellement vers l’inconnu, ou presque. Sans sa guitare comme point d’ancrage, l’instrumentiste se confronte à la danse pour la première fois, a fortiori devant un public. Aure Wachter, elle, fait une incursion dans la musique en travaillant le chant au fil de ces Sept Larmes pour Elisabeth. « Thibaut fait ce choix de se mettre en danger, explique-t-elle. De mon côté, je fais un pas vers lui en prenant ce risque. Cette fragilité-là est présente et fascinante à voir. »
Un pas vers l’autre

En parallèle des résidences de travail pendant lesquelles le futur spectacle continue de s’écrire, c’est donc tout un processus d’apprentissage qui se met également en place, avec comme toile de fond ce motif récurrent des larmes de Dowland. La musique du compositeur, et par extension celle de ses contemporains ou successeurs, devient à son tour un terrain de recherche destiné à nourrir la dramaturgie. Ralenties ou accélérées, remixées ou entremêlées, des phrases musicales enregistrées apportent encore une autre dimension sonore, comme pour démultiplier les pistes possibles d’expérimentation.
À l’épreuve du plateau, certaines idées échouent quand d’autres, particulièrement prometteuses, suscitent un désir collectif d’approfondir la tentative. Dès lors, la grande salle du Théâtre Garonne devient le lieu d’une écriture aux niveaux multiples et complémentaires. Ce qui émane de la scène ne peut exister sans les regards extérieurs qui lui sont portés, eux-mêmes attentifs aux propositions techniques qui dialoguent étroitement avec l’artistique. Une porosité essentielle qui fait honneur au désir de bâtir des ponts pour mieux les traverser.
Un spectacle à venir
Loin de la mélancolie dont se pareront ces Sept Larmes pour Elisabeth, les répétitions se poursuivent avec une énergie et une curiosité presque enfantines face à tout ce qui n’a pas encore été découvert. C’est toute la joie d’un spectacle en train de se construire, avec ses envies et ses possibles. Sans certitude quant à la forme que prendra véritablement la création dans quelques semaines, reste l’assurance de mener un travail qui fait du sens. « Aujourd’hui, on pourrait déjà écrire une pièce, affirme Thibaut Garcia. Maintenant, est-ce que c’est la pièce qu’on veut écrire ? » À en croire son sourire, les semaines à venir devraient encore apporter leur lot de réponses.
Envoyé spécial à Toulouse
Sept Larmes pour Elisabeth de Thibaut Garcia, Aure Wachter et Aurélien Bory
Festival Montpellier Danse avec le Nouveau Festival Radio France Occitanie
3 et 4 juillet 2026
Tournée
19 au 20 novembre 2026 à la Philharmonie de Paris
24 au 25 novembre 2026 à la Scène nationale d’Orléans
Avec Thibaut Garcia et Aure Wachter
Scénographie, mise en scène – Aurélien Bory
Direction musicale – Thibaut Garcia
Chorégraphie – Aure Wachter
Création lumière – Arno Veyrat
Conception technique décor – Pierre Dequivre et Pierre Pailles
Collaborateur artistique et technique – Stéphane Chipeaux-Dardé
Construction du décor – Pierre Pailles, Pierre Dequivre, Steve Duprez et Stéphane Chipeaux-Dardé
Costumes – Gwendoline Bouget
Régie générale et plateau – Thomas Dupeyron
Régie plateau – Julien Launay
Régie lumière – Arno Veyrat
Régie son – Adrien Maury
Direction des productions – Marie Reculon



