Dans la salle encore éclairée, les conversations se poursuivent dans le public, qui n’a pas vu Odile Sankara s’approcher de son micro. C’est sa voix, grave et posée, celle d’une conteuse établissant un premier lien avec ses auditeurs, qui crée la rupture. « Je viens du Sahel », glisse-t-elle en guise d’introduction. Des premiers mots qui résonnent dans le silence enfin tombé, avec tout ce qu’ils portent d’histoire, de combats, de résistance et de désir de liberté. Debout à jardin, immobile, la comédienne s’affirme dans une prestance magnétique. Derrière elle, Patrick Kabré et Yvan Talbot, respectivement guitare et baguettes en main, s’apprêtent à joindre leur musique à son récit.
Des corps et des voix

La disposition est presque celle d’un concert, mais le spectacle signé Serge Aimé Coulibaly ne saurait s’en satisfaire. Bientôt des corps, comme attirés par le blues qui fait vibrer la scène de ses notes, s’approchent dans la pénombre. Silhouettes anonymes venues de la salle ou des coulisses, ces présences convergent progressivement vers le centre du plateau. Là, un amas de tissu en forme de dune tient lieu d’écran de projection, sur lequel des images pour l’essentiel abstraites viennent se coucher par le dessus. Au lointain, deux gradins de spectateurs viennent borner l’espace scénique. Le paysage de Back to Kidal est posé, tout en douceur et en délicatesse.
Les notes profondes de la musique et la voix habitée de Patrick Kabré tissent alors un lien puissant entre les interprètes et le public. Quelque chose est en train de prendre vie, à la fois très intime dans sa proximité et pleinement ouvert sur le monde. Sur un plateau aussi peuplé, accrocher son regard sur les danseuses et danseurs tient parfois du défi, tant les sollicitations sont nombreuses. Mais dès l’instant où l’œil se fixe, c’est pour révéler une chorégraphie qui s’exprime avec force, dans une physicalité discrète qui met les énergies individuelles au service de l’intensité du groupe.
Une possible humanité
Le dispositif scénographique de Serge Aimé Coulibaly a cela d’étonnant qu’il met sur un même plan tous ses interprètes. En support, les lumières d’Arié van Egmond s’attachent précisément à maintenir une certaine horizontalité dans ce rapport. Aucun danseur ou musicien, aucune comédienne ou chanteuse ne s’impose durablement dans cet espace. La scène est au contraire envisagée comme un lieu où se partagent histoires, émotions et désirs. Dès lors, les visages y sont passagers, mais les présences permanentes, faisant le récit d’une humanité qui veut encore croire en elle-même.
Dans cette traversée, une voix toutefois emporte tout, celle de Niaka Sacko. Tenue, intense et profonde, elle suspend les images sur des arias étourdissantes, donnant une lecture encore plus viscérale de la pièce. Back to Kidal n’est pas un voyage nostalgique, c’est un retour à l’essentiel, un retour au chant, au corps et à la musique comme matière artistique première. Ce sont les outils par excellence de ce qui peut encore rassembler avec, plutôt que contre. Sous la dune textile, allégorie de ce qui sépare les peuples, couve d’ailleurs un espoir, celui de l’entente et de l’harmonie comme horizon commun.
Prendre acte
La métaphore pourrait être naïve, elle est en réalité d’une grande tendresse, précisément parce qu’elle arrive consciente de toute l’histoire qui la précède. Dans les mots d’Odile Sankara qui viennent clore la représentation, il n’est question ni de pardon ni d’oubli, mais d’une volonté de construire ensemble, malgré tout et dès à présent. Un souhait dont le public, très majoritairement occidental, devrait prendre acte, à défaut de retenir, flashs et caméras à la main, un manque de respect patent envers les artistes. Le travail de Serge Aimé Coulibaly est précis, notamment dans son équilibre entre musique, danse et voix. Mais, cette belle parenthèse refermée, reste à espérer qu’elle laisse d’autres traces que des photos et vidéos dans des galeries de smartphone que personne n’ira plus jamais regarder.
Back to Kidal de Serge Aimé Coulibaly
Opéra Comédie dans le cadre du festival Montpellier Danse
1er et 2 juillet 2026
Durée 1h15
Concept et chorégraphie de Serge Aimé Coulibaly
Créé avec et interprété par Odile Sankara, Jean Robert Koudogbo-Kiki, Ida Faho, Djibril Ouattara, Arsène Etaba, Deborah Lotti, Charly Simon, Niaka Sacko.
Chant – Niaka Sacko, Patrick Kabré
Création musicale – Patrick Kabré & Yvan Talbot (Doogoo D)
Comédienne – Odile Sankara
Texte inspiré d’un écrit de – Dr Koulsy Lamko
Assistance chorégraphique – Sigué Sayouba
Assistance artistique – Garance Maillot
Dramaturgie – Sara Vanderieck
Scénographie – Eve Martin
Fabrication – Lauriane De Tiege
Vidéaste – John Pirard
Régie vidéo – Medard Depoorter
Costumes – Frédérick Denis
Création lumière – Arié van Egmond
Assistance à la création lumière – Charly Wéry
Régie lumière – Herman Coulibaly
Ingénieur son – Thaïr Benzougar
Directeur technique : Thomas Verachtert
Régisseur plateau : Dag Jennes



