Carte Blanche des sus·pensives © Love Liebmann

Festival de la Cité 2026 : Lausanne en état de scène

Du 30 juin au 5 juillet, la vieille ville se métamorphose en un vaste terrain d'exploration artistique. Plus de 150 projets investissent rues, places, cours et belvédères pour une 54e édition gratuite où théâtre, danse, cirque et musique dialoguent avec l'architecture. Reportage au cœur d'un rendez-vous qui fait de l'espace public une scène à ciel ouvert.
Ecouter cet article

La veille encore, la vieille ville paraissait presque déserte. Seuls des techniciens finalisaient les derniers réglages, des artistes effectuaient leurs ultimes repérages et des bénévoles achevaient la mise en place de la signalétique qui baliserait le parcours des festivaliers. Ce mardi 30 juin, le contraste est saisissant. Les escaliers du Marché voient affluer leurs premiers visiteurs, la rue de la Mercerie se remplit, les places bruissent de conversations. La vieille ville change de rythme, comme si toute la ville s’était donné rendez-vous sur ce promontoire dominé par la cathédrale gothique et le château.

Depuis 1972, le rendez-vous ouvre symboliquement l’été lausannois. Pendant six jours, sous l’impulsion de sa directrice artistique Martine Chalveras, plus de 150 projets artistiques se déploient sur vingt-trois sites, soit quelque 210 représentations entièrement gratuites. Théâtre, danse, cirque, musique, performances et installations s’y côtoient sans hiérarchie ni parcours imposé. Le festivalier s’attarde quelques minutes devant un concert avant de bifurquer vers une autre performance, s’arrête devant une installation avant de repartir ailleurs. Le festival se découvre moins comme une programmation que comme une manière d’habiter la ville.

La ville comme matière première
AMAZIGH in situ de Filipe Lourenço © Alicia Gaudin

Les lieux participent pleinement de l’expérience. Une cour d’école devient plateau de danse, une place médiévale accueille une sculpture monumentale investie par des circassiennes. L’architecture ne sert pas de décor, elle dialogue avec les œuvres. Place du Château, sous la structure imaginée par Julian Vogel, familles, étudiants, habitués et simples promeneurs se mêlent, tandis que les conversations passent du français à l’allemand, de l’italien à l’anglais. La programmation, qui réunit cette année des artistes de vingt-sept nationalités, trouve immédiatement son prolongement dans le public.

Quelques centaines de mètres en contrebas, aux Balcons de la Mercerie, ancienne cour d’école dominant la vallée du Flon, le chorégraphe Filipe Lourenço présente AMAZIGH in situ, inspiré de l’ahidous, danse collective amazighe du Moyen-Atlas. Le dispositif est d’une grande simplicité. Cinq interprètes en tenues fleuries aux couleurs vives prennent place face au public. Les premières pulsations s’élèvent, les jambes fléchissent à l’unisson, le groupe respire d’un même souffle. Tour à tour, chacun quitte la ligne, improvise une variation, s’extrait du collectif avant d’y revenir. La structure répétitive de l’ahidous devient un formidable moteur chorégraphique, où les rondes succèdent aux face-à-face et où les lignes se recomposent sans cesse. Chants et percussions irriguent l’écriture sans jamais l’enfermer dans une logique patrimoniale.

Initié dès l’enfance aux danses du Maghreb et à la musique arabo-andalouse, Filipe Lourenço poursuit ici le dialogue engagé avec Pulse(s) puis Cheb. Peu à peu, le rythme s’accélère. Les corps se rapprochent et se répondent, une transe collective s’installe sans jamais rompre la précision géométrique de la composition. Dans cette cour suspendue au-dessus de Lausanne, une forme d’hypnose gagne les festivaliers. Les premiers applaudissements retentissent. Déjà, un autre rendez-vous attire un public nombreux, curieux autant que avide de découvertes.

Suspensions place du Château
Carte Blanche des sus·pensives © Love Liebmann

Retour place du Château, où Crescendo, l’impressionnante installation du plasticien suisse Julian Vogel, s’apprête à s’animer. La sculpture évoque une montagne russe inachevée. Une longue structure métallique s’élève avant de redescendre en une courbe souple au-dessus des spectateurs, d’où sont suspendus cent trente cylindres de céramique. Autour, les conversations vont bon train. Les terrasses se remplissent, les festivaliers s’attardent aux stands pour boire un verre ou se restaurer. Quatre silhouettes s’emparent alors de cette étonnante architecture.

Au son d’une musique techno, portée par la voix lyrique de Simone Aubert, les artistes du collectif Les Sus·pendus investissent la structure avec une infinie délicatesse, sans jamais rechercher la prouesse. Une main se pose sur un tube, un pied trouve un appui improbable, un corps demeure suspendu quelques secondes avant de poursuivre sa trajectoire. Les gestes sont rares, économes, presque méditatifs.

Peu à peu, le regard cesse de distinguer la sculpture des interprètes. Durant près d’une heure, Crescendo n’est pas qu’une installation exposée, mais un organisme vivant. Tout autour, le festival poursuit son cours. Les artistes composent avec le passage des curieux, les cloches de la cathédrale, le cri des martinets. Rarement une œuvre aura entretenu un dialogue aussi organique avec le lieu qui l’accueille.

À quelques pas de là, dans l’intimité de la place Saint-Maur, Sihame Haddioui offre avec Exhibit A un contrepoint saisissant. Sans prononcer un mot, la performeuse compose au clavier un récit autobiographique projeté en direct. Le silence qui s’installe autour d’elle suspend un instant la rumeur de la fête.

Étincelles au crépuscule
Heat Island de Chiara Bartl-Salvi © Patrick Winkler

Retour aux Balcons de la Mercerie à la nuit tombante, alors que les lumières de la ville commencent à scintiller en contrebas. Le tapis de danse a laissé place à une surface sombre, rugueuse, presque minérale, cernée d’un sol lisse et réfléchissant. La chorégraphe autrichienne Chiara Bartl-Salvi y présente Heat Island. Trois interprètes avancent côte à côte. Leurs chaussures, spécialement conçues pour la pièce, deviennent les véritables partenaires de la chorégraphie. À chaque frottement contre le sol, des gerbes d’étincelles jaillissent dans la pénombre.

La friction devient langage. Les corps glissent, accélèrent, se répondent dans une partition où le moindre déplacement produit simultanément mouvement, son et lumière. Les références à la culture urbaine affleurent sans devenir démonstratives. Un déhanché évoque un clip musical, une marche rappelle un défilé de mode, une séquence collective fait penser à une chorégraphie virale. À mesure que la nuit s’installe, chaque étincelle laisse dans l’œil une trace fugace, comme si les danseuses dessinaient des constellations éphémères sur le bitume. D’une grande simplicité, le dispositif hypnotise durablement le regard.

Carnaval nocturne
Parterre de Volmir Cordeiro © Julie Masson

La nuit règne désormais sur Lausanne lorsque, sur les hauteurs de la Cité, le chorégraphe brésilien Volmir Cordeiro présente Parterre, sa nouvelle création qui condense à elle seule l’esprit de cette première soirée. Avant même que la danse ne commence, en fond de scène, comme étendus sur une corde à linge, les costumes intriguent. Assemblages de tissus, de matières plastiques et de dentelles. Les interprètes apparaissent les uns après les autres. Une jeune femme balaie méthodiquement le sol d’un bouquet de branchages, comme pour purifier le lieu ou en réveiller la mémoire. Un autre – Volmir Cordeiro, silhouette dégingandée, iroquoise bleue dressée sur le crâne, une serpillière coincée entre les pieds – transforme un geste domestique en partition chorégraphique. Ces personnages ne racontent aucune histoire, ils affirment une présence. Chacun des cinq interprètes évoque autant des créatures mythologiques que des figures surgies d’un carnaval contemporain.

Quelque chose du carnaval affleure dans cette manière de célébrer les marges, de faire cohabiter le grotesque et la grâce. Les danseurs s’approchent des spectateurs et abolissent peu à peu la frontière entre ceux qui regardent et ceux qui dansent. Dans un festival qui fait de l’espace public son terrain d’expérimentation, la pièce rappelle que la danse demeure un puissant outil de rassemblement.

Lorsque les derniers applaudissements retentissent, le festival ne se vide pas, il se prolonge dans la ville. Des notes de musique s’échappent encore d’une cour voisine, des groupes rejoignent les concerts nocturnes, d’autres poursuivent leur promenade sans destination précise. Une évidence s’impose. Durant six jours, Lausanne ne regarde plus le spectacle vivant, elle le vit, à chaque coin de rue, au rythme d’une déambulation où la curiosité devient le plus sûr des guides.


Festival de la Cité – Lausanne
du 30 juin au 5 juillet 2026

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.