Né il y a plus de vingt ans sous le nom d’Antipodes avant de devenir DañsFabrik en 2016, le festival s’est imposé comme un rendez-vous important de la danse contemporaine dans le Finistère. Pendant une courte semaine, la ville devient un terrain d’expérimentation où se croisent artistes émergents et figures reconnues. Porteur du projet, Le Quartz – rouvert l’an passé après plusieurs années de rénovation – accueille avec fierté cette programmation anniversaire, où la danse dialogue avec la performance, la musique et le texte.
Héritages en mouvement

La transmission traverse l’ensemble du festival. La présence de la figure majeure de la danse post-moderne Lucinda Childs en témoigne, prolongée par celle de sa nièce Ruth Childs. L’artiste anglo-américaine revisite trois solos mythiques créés dans les années 1960 au Judson Dance Theater de New York – Pastime, Carnation et Museum Piece – redonnant vie à ces pièces historiques, dont deux n’avaient jamais été présentées hors des États-Unis.
La mémoire irrigue également Histoire(s) Décoloniale(s) #Autoportrait de Betty Tchomanga. Pensée comme une série de portraits chorégraphiques, l’œuvre aborde l’histoire coloniale à travers des trajectoires singulières. Dans cet épisode, la chorégraphe revient sur son nom de famille, ses lignées et les silences qui entourent ses origines camerounaises et françaises. Dans un autre registre, le soir venu, NÔT de Marlène Monteiro Freitas, créée dans la cour du Palais des Papes, en ouverture du Festival d’Avignon l’été dernier, apparaît dans une version resserrée. Et Michel Schweizer explore dans Dogs la quête de sens de la nouvelle génération d’artistes.
Une danse ouverte sur le monde
La programmation imaginée par Anne Tanguy, directrice du lieu, fait la part belle aux voix féminines. D’Ola Maciejewska à Marcela Santander Corvalán, en passant par Vânia Vaneau, Julia Nioche et Isabelle Ginot, les œuvres font dialoguer récits intimes et questions politiques. Le vivant y affleure également. Dans Agwuas, l’eau devient mémoire en mouvement, tandis que Heliosfera, de l’artiste brésilienne formée à P.A.R.T.S, explore la lumière comme matière sensorielle et cosmique.
Mais le festival se vit aussi hors des plateaux. Dans le foyer du Quartz, l’effervescence est permanente : trainings ouverts menés par les artistes invités, siestes, pratiques somatiques ou lectures avec Book on the Move. Autant de moments pour prolonger l’expérience et inviter le public à expérimenter lui aussi le mouvement.
L’ombre de Magritte

À la Maison du Théâtre, à deux pas du Quartz, Clédat & Petitpierre entraînent le public, avec L’art de vivre, dans une dérive surréaliste inspirée de l’univers de René Magritte, dont l’imaginaire dialogue avec leur propre esthétique. Sur scène surgissent quelques objets familiers – une pipe, une pomme, des chapeaux melon – motifs flottants qui convoquent aussitôt l’ombre du peintre belge.
Le plateau s’organise autour d’une estrade qui reproduit l’essence du bois, où veines et nœuds composent un paysage organique. Les costumes, dans les mêmes tonalités, semblent s’y fondre. Dans cet environnement mental évolue un duo détonant. Guillaume Drouadaine, comédien de la troupe Catalyse aperçu dans Péplum Médiéval d’Olivier Martin-Salvan, donne la réplique à l’impayable pince-sans-rire Fabien Coquil, découvert dans Tous les poètes habitent Valparaiso de Carine Corajoud.
Côte à côte, les deux interprètes avancent avec une gaucherie tendre qui rappelle un Laurel et Hardy d’aujourd’hui. Ils s’observent, se répondent, se cherchent. Les mots, rares, apparaissent comme suspendus; L’un interroge l’autre sur de minuscules détails du quotidien. La réponse arrive toujours avec un délicieux pas de côté. « Ben c’est ça, c’est bien. » puis quand aucun mot ne vient, ce sont les corps, loin de tout standard, de toute norme qui prennent le relais.
Au fil de cette performance loufoque, imprévisible autant qu’absurde, les objets apparaissent, disparaissent, changent de fonction. Le temps se dilate, l’attention se déplace vers d’infimes détails qui contiennent à eux seuls des mondes entiers d’histoires et d’anecdotes. À mesure que les tableaux se succèdent, les deux interprètes semblent se transformer en deux Pinocchio contemporains en quête de simplicité dans un monde depuis longtemps trop complexe avec une naïveté désarmante. Entre fantaisie et légère mélancolie, la pièce ouvre une parenthèse douce et bienveillante qui, le temps du spectacle, éloigne discrètement la morosité du monde.
La magie curative de la danse

Au Quartz, un peu plus tard, Julie Nioche et Isabelle Ginot présentent SUPERPOUVOIR – Que peut la danse ?, une forme hybride où la conférence dansée devient un véritable terrain de jeu. Les idées circulent autant par les mots que par les corps. Sur scène, les deux artistes parlent, marchent, se déplacent, s’interrompent. L’une amorce une phrase, l’autre la prolonge. La parole passe de l’une à l’autre avec une grande fluidité. Les gestes soulignent, contredisent ou prolongent la pensée. Ici, les corps semblent réfléchir en même temps que les mots.
Le dialogue s’appuie sur vingt-cinq années d’échanges entre la chorégraphe et l’enseignante-chercheuse. Au fil de cette performance impromptue surgissent des interrogations sur l’état du monde et sur l’absurdité d’une course permanente à la performance dans laquelle l’humanité s’épuise.
Les mouvements restent simples mais précis. Un déplacement, une posture tenue quelques secondes, un geste répété suffisent à déplacer le regard. Peu à peu, les deux artistes explorent les liens entre mouvement et soin, danse et solidarité. Derrière la légèreté du dispositif se dessine alors une conviction tenace. La danse peut transformer nos relations, ouvrir des espaces de partage et remettre les corps au centre.
Dialoguer avec l’eau

Toujours au Quartz, Agwuas se déploie dans un dispositif multifrontal où Marcela Santander Corvalán compose un duo vibrant avec l’artiste-musicienne Gérald Kurdian. Sous des lumières violettes, les deux interprètes apparaissent en tenues fluorescentes. Leurs corps, portés par une énergie joyeuse et tendue, cherchent le chemin des racines que l’histoire – colonisations, exils, déplacements – a dispersées.
Les gestes oscillent entre danse et invocation. Peu à peu, le plateau devient un espace de réactivation des mémoires. La chorégraphe chilienne convoque l’eau comme une présence ancestrale qui traverse chants, récits et mouvements. Elle revisite notamment une danse d’hommes du nord du Chili, transmise par les pêcheurs du village de sa grand-mère. Sur scène, ce geste hérité se transforme, rencontre d’autres rythmes. Gérald Kurdian fait surgir en écho une mémoire arménienne, à travers un proverbe où l’eau part toujours pour revenir.
Cherchant à faire lien avec le public et à redonner à chacun le pouvoir de se reconnecter à son histoire, une dizaine de femmes rejoignent alors le plateau et forment un chœur vibrant qui densifie la pulsation collective. La pièce prend l’allure d’une cérémonie contemporaine où folklore et invention se mêlent. Puis dans l’élan final, Marcela Santander Corvalán invite le public à entrer dans la danse. Porté par le flux techno de Gérald Kurdian, le plateau se transforme en rave libératrice. Les spectateurs sont invités à danser, transpirer et mêler leurs eaux. Une manière simple et vitale de faire communauté, par le corps.
Devenir autre

La journée s’achève avec un solo de Volmir Cordeiro, une traversée de métamorphoses, où s’esquissent les grandes lignes de son œuvre. Dans Outrar – mot forgé par Fernando Pessoa pour dire l’acte de devenir autre – le chorégraphe brésilien apparaît enveloppé de multiples couches de vêtements. Les tissus alourdissent le corps, brouillent la silhouette, déplacent les appuis. Imaginée dans un espace quadrifrontal, la pièce place le public au plus près. Chaque détail affleure. Les gestes se répètent, se transforment. Un vêtement glisse, une couche disparaît, une autre surgit. Le mouvement semble sans fin. Le costume devient partenaire, parfois allié, parfois contrainte, entravant peu à peu le corps.
Au fil de ces transformations, Volmir Cordeiro traverse une succession d’états. Les mouvements se déploient puis se resserrent, s’emballent avant de se suspendre. Couleurs et matières composent autour de lui un paysage mouvant. Peu à peu se dessine un autoportrait fragmenté, traversé d’identités multiples. Le corps change de rythme, de visage. La danse devient un point de bascule où l’altérité s’affirme comme une force – une manière d’ouvrir le corps au monde.
Envoyé spécial à Brest
Festival DañsFabrik
Le Quartz – Scène nationale de Brest
du 3 au 7 mars 2026
L’art de vivre de Clédat & Petitpierre
création les 4 et 5 mars 2026 dans le cadre du Festival DañsFabrik – Maison du Théâtre, Brest en co-accueil avec le Quartz, Scène nationale
Tournée
28 et 29 avril 2026 au Théâtre, Scène nationale de Mâcon
11 et 12 mai 2026 au Théâtre Public de Montreuil – CDN dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis.
23 et 24 juin 2026 à Camping Bordeaux avec le CN D au TNBA – Centre dramatique national
À venir en 2026-2027 – Festival Transforme : Les Subs (Lyon), Théâtre National de Bretagne – CDN
Centre National de la Création Adaptée de Morlaix, Théâtre de Cornouailles…
Conception, chorégraphie, scénographie, costumes d’Yvan clédat et Coco Petitpierre
Avec Guillaume Drouadaine, de la troupe Catalyse, & Fabien Coquil
Création sonore de Stéphane Vecchione
Création lumière d’Yan Godat
Dramaturgie de Baudouin Woehl
Regard chorégraphique – Max Fossati
Assistanat textiles – Anne Tesson
SUPERPOUVOIR, Que peut la danse ? de Julie Nioche & Isabelle Ginot
Création du 3 au 5 mars 2026 au Quartz – Scène nationale de Brest dans le cadre du Festival DañsFabrik
Tournée
25 & 26 mars 2026 Le Pacifique CDCN de Grenoble durant la semaine Fabrique des Pratiques « Se soutenir » de A.I.M.E.
2 juin 2026 à l’Atelier de Paris – CDCN / Festival June Events
Conception et interprétation – Julie Nioche, chorégraphe et danseuse & Isabelle Ginot, enseignante chercheuse
Lumière et espace – Alice Panziera
Musique d’Alexandre Meyer
Costumes d’Anna Rizza
Regard extérieur – Miette Etc.
Régie générale – Héloïse Evano
Agwuas de Marcela Santander Corvalán
création le 25 septembre 2025 à La Briqueterie – CDCN du Val du Marne
Tournée
5 au 7 mars 2026 au Quartz – Scène nationale de Brest dans le cadre du Festival DañsFabrik
21 mai 2026 au Chorège, Falaise
30 mai 2026 à l’Atelier de Paris-CDCN, June Events
Chorégraphie et interprétation – Marcela Santander Corvalán
Créé en collaboration avec et interprété par Gérald Kurdian
Collaborations artistiques de Carolina Mendonça
Composition musicale de Gérald Arev Kurdian
Lumière et espace – Leticia Skrycky
instruments à eau – Vica Pacheco
Costumes d’Ann Weckx
régie son – Jean-Louis Waflart
régie lumière – Antoine Crochemore
regard extérieur – Luara Raio
Outrar de Volmir Cordeiro
du 4 au 7 mars 2026 au Quartz – Scène nationale de Brest dans le cadre du Festival DañsFabrik
Sur une invitation de Lia Rodrigues
Chorégraphie, interprétation et costumes de Volmir Cordeiro
Regard précieux de Bruno Pace
Conception du projet – Lia Rodrigues
en étroite collaboration avec les artistes de sa compagnie de danse – Amalia Lima, Leonardo Nunes, Carolina Repetto, Valentina Fittipaldi, Andrey Silva, Larissa Lima, Ricardo Xavier
Bande originale créée et jouée par Zeca Assumpção, Henk Zwart, Mendel, Grupo Cadeira (Inês Assumpção, Jorge Potyguara, Miguel Bevilacqua, Henrique Rabello) et pièces du CD ‘Authentic South America 5, The Amazon’
Montage et mixage d’Alexandre Seabra