Comment les arts vivants sont-ils entrés dans votre vie ?
Kenza Berrada : J’ai commencé la danse à 4 ans, puis le piano. Le théâtre est arrivé à 10 ans, en sixième, et je n’ai plus arrêté jusqu’à la terminale. Ça a été une vraie rencontre avec le plateau, les textes, la mise en scène. Pourtant, je n’en ai pas fait mon métier tout de suite. Arrivée du Maroc à 17 ans, j’ai suivi une prépa puis des études littéraires à Paris. Je suis revenue au théâtre assez tard, comme interprète. Paradis Plage est ma deuxième mise en scène, la troisième si je compte celle que j’ai signée pour l’Odéon – théâtre de l’Europe dans le cadre d’Adolescence et territoire(s).
Quelles rencontres ont nourri votre parcours ?

Kenza Berrada : Il y a d’abord ma professeure de philosophie en classe préparatoire. Les enseignants qui n’ont pas de lien direct avec le théâtre peuvent évidemment nourrir la réflexion et l’inspiration. Il y a ensuite la directrice du Cours Simon. J’étais très jeune, j’ignorais si j’en ferais un jour mon métier. Elle m’a tapoté la joue en me disant : « Elle ira loin, celle-là. » Je n’ai jamais oublié cette phrase, ni ce geste. Je pense aussi à ma professeure de danse africaine, disparue il y a peu. Et surtout à Alexander Zeldin, un véritable mentor, dont je suis la collaboratrice depuis plus de dix ans.
Comment s’est nouée cette collaboration avec Alexander Zeldin ?
Kenza Berrada : Nous nous sommes rencontrés par hasard, lors d’un stage au TGP qui réunissait des metteurs en scène internationaux et des comédiens. Je ne connaissais pas du tout son travail. J’ai tout de suite été touchée par son approche et par la manière dont la vie entrait dans sa manière d’aborder la scène.
Notre premier projet commun a été un workshop au TNS. J’y ai rencontré son équipe, à la scénographie, au mouvement… Ça a été un vrai coup de foudre. Il y avait chez lui cette tradition héritée de Peter Brook. Comme je ne suis passée ni par une école nationale ni par un conservatoire, j’ai appris à ma manière et il m’a énormément inspirée.
Il m’a très vite fait confiance et m’a donné de vraies responsabilités. J’ai mené les castings de ses spectacles créés en France, dirigé les acteurs et les actrices lorsqu’il n’était pas là. À ses côtés, j’ai beaucoup appris du travail de plateau, mais aussi à travers nos conversations, nos lectures et nos échanges. Cette collaboration a profondément nourri ma manière de travailler.
Qu’est-ce qui déclenche chez vous le désir d’un spectacle ?
Kenza Berrada : C’est tout à la fois, mais c’est d’abord la vie. Qui je suis, la manière dont je perçois le monde. J’essaie de choisir des morceaux de ce que je traverse depuis l’enfance, la musique que j’écoute, les spectacles que je vois, les films, les expositions, les rencontres.
Tous ces fragments finissent par constituer quelque chose. Je suis très lente dans mon processus, je mets énormément de temps à trouver la forme. Mais une fois au plateau, tout ce qui s’est accumulé pendant deux ou trois ans prend corps. Face à la scénographie, aux acteurs, à la lumière, au son, quelque chose de magique opère. Il faut alors être capable de laisser beaucoup de choses de côté. C’est sans doute le plus difficile.
Pour Paradis Plage, ma pièce précédente, Boujloud (l’homme aux peaux), m’a aussi inspirée. Elle abordait déjà les abus sexuels sur les enfants. Je poursuis ce chemin sous une autre forme. Je parle de la même chose, mais autrement.
Votre double culture, marocaine et française, irrigue-t-elle votre pratique ?

Kenza Berrada : Elle est fondamentale. Alexander est anglais et ce qui nous lie tient aussi à cela, à l’amour des autres cultures, des autres manières de faire et de travailler. Cette ouverture est au cœur de ce qui m’intéresse comme personne, metteuse en scène et interprète.
J’ai grandi au Maroc, dans des écoles françaises jusqu’au baccalauréat. La société marocaine est très inégale, très fracturée, et les classes sociales s’y croisent peu. Grandir là-bas m’a justement appris à ne pas rester dans ma bulle, dans mon lycée français entre bourgeois, et à vouloir comprendre cette société au-delà de ces codes.
J’ai grandi avec le marocain et le français. Jongler sans cesse entre différentes expressions, différents langages, c’est déjà une autre manière de penser et d’appréhender la vie. La France reste très présente au Maroc, notamment par le passé que nous connaissons tous, et mes parents ont fait leurs études ici.
Mais se retrouver seule à Paris à 17 ans, en prépa, dans un foyer de 500 jeunes filles et une chambre de 8 m², c’est autre chose. Ça forge le caractère, il faut se débrouiller. On pense connaître la France, mais beaucoup de codes sont différents. Sans tomber dans les clichés, l’hospitalité, la chaleur, nous avons ça dans le sang au Maroc. Il m’a fallu des années pour comprendre comment les choses fonctionnaient ici.
Cette envie de croiser les cultures se retrouve-t-elle dans votre manière de travailler ?
Kenza Berrada : J’ai toujours voulu réunir des gens venus d’horizons différents. J’ai besoin de ce mélange. Pour cette pièce, les artistes du Kabareh Cheikhats viennent tous de Casablanca. Nous partageons un langage commun, au-delà de la langue. Certaines choses n’ont pas besoin d’être expliquées, ils les ont dans leur chair.
J’aime faire se rencontrer ces mondes comme travailler avec Annabelle Chambon et Cédric Charron, qui sont chorégraphes et performeurs, avec Pierre Daubigny à la lumière ou Kinda Hassan au son, qui vient de la musique expérimentale et concrète. Il s’agit de croiser toutes ces inspirations pour essayer de créer un objet qui me ressemble.
Pourquoi revenir avec Paradis Plage sur les violences sexuelles faites aux enfants ?

Kenza Berrada : Ma première pièce, Boujloud, je l’ai montée avec mon propre argent, sans production. J’avais simplement une nécessité de raconter quelque chose. J’avais des peaux de mouton, mon texte, et je suis allée voir Kinda Hassan. Je lui ai dit que je n’avais pas d’argent, mais que j’avais enregistré plusieurs femmes au Maroc à qui j’avais demandé ce que signifiait pour elles le consentement.
Très vite, dans leurs témoignages, la pédophilie, l’inceste et les abus sexuels qu’elles avaient subis enfants sont devenus centraux. J’ai compris que la question était celle de l’enfance, parce que ces violences ont des répercussions sur toute une vie, sur le corps des femmes, sur la psyché.
Il m’a fallu ensuite du temps pour trouver la forme. Je venais du théâtre très réaliste d’Alexander Zeldin. J’adore ce théâtre, mais je savais que ce n’était pas mon langage. Annabelle Chambon et Cédric Charron m’ont aidée à aller vers la performance, à faire entrer cette violence au plateau sans la montrer. Chez moi, elle passe surtout par les mots et par le corps, avec beaucoup de pudeur.
Comment ce premier spectacle a-t-il été reçu ?
Kenza Berrada : Boujloud a beaucoup tourné, au Maroc, en Afrique du Sud, en Italie, aux Pays-Bas et en France. Nous étions quatre femmes, une à la lumière, une au son, Maud Neve à la vidéo, qui signe également celle de Paradis Plage, et moi au plateau.
Le Théâtre de la Bastille a marqué un tournant. Les professionnels sont venus, c’était complet tous les soirs et l’accueil a été très fort, notamment de la part de femmes qui avaient vécu des choses similaires. J’ai eu la chance d’avoir dans le public Adèle Haenel, Vanessa Springora, Delphine de Vigan.
Ce qui me bouleverse, c’est de sentir cette parole circuler. Nous avons l’impression de tisser un réseau, de nous entraider sans même avoir besoin de nous voir, d’être ensemble dans cette lutte pour que la protection des enfants, en France, au Maroc ou ailleurs, soit enfin prise au sérieux, par les politiques comme au sein des familles.
Pourquoi passer cette fois du seul-en-scène à une forme chorale ?
Kenza Berrada : Parce qu’il ne suffit pas de le dire une fois. Il faut répéter, répéter, répéter pour être compris, pour être entendu. Et cette parole doit aussi être prise en charge par les autres, pas uniquement par les victimes. Un seul en scène ne suffisait plus.
Quand le TNS m’a proposé de créer chez lui, avec notamment le soutien du Théâtre de Gennevilliers et du Festival d’Automne, j’ai su que je voulais faire porter cette parole par d’autres. Je suis de nouveau passée par la musique, le chant, le travestissement, avec des gens qui savent de quoi je parle.
Faire interpréter des femmes par des hommes me permettait de prendre de la distance, de ne pas revenir au réalisme. Je voulais aussi voir ce que cela pouvait déplacer chez ces interprètes qui ont grandi dans un monde où les injonctions à la masculinité étaient très fortes. Ça nous a tous et toutes beaucoup bougés.
Que permet le théâtre face à une matière aussi intime ?

Kenza Berrada : Je ne parlerais pas de réparation. C’est plutôt une forme de réconciliation, de mise à distance. Il s’agit de regarder cette matière d’un point de vue artistique, de la transformer, de la métamorphoser et de la partager avec un public.
Le théâtre est vivant. Nous sommes vivants sur le plateau, les spectateurs le sont dans la salle. Si quelque chose passe à ce moment-là, si nous parvenons à partager quelque chose ensemble et que cela peut faire bouger des lignes, c’est déjà énorme.
Comment cette volonté se traduit-elle dans la forme de Paradis Plage ?
Kenza Berrada : C’est un mélange d’écriture et de cabaret. Les artistes du Kabareh Cheikhats interprètent les personnages dans un aller-retour permanent entre eux en cheikhats et eux en acteurs. La musique et le chant participent aussi de ces passages, de cette manière dont l’un apprend de l’autre.
Quand je les dirige, je leur demande d’aller chercher la cheikha en eux. Les cheikhats crient à la place de celles qui ne crient pas. Elles crachent du sang à la place de celles qui doivent avaler du miel. Elles se sacrifient pour les autres, elles chantent des poèmes à la place de celles à qui personne n’a appris à lire.
Je leur demande de convoquer ces figures un peu comme des fantômes, comme si ces esprits étaient toujours avec nous. La métamorphose était déjà présente dans Boujloud. Avec Paradis Plage, je continue de chercher comment passer de l’un à l’autre.
Paradis plage, Une vie comme dans du miel حياة مثل العسل de Kenza Berrada
Création du 22 septembre au 2 octobre 2026 au TNS – Théâtre national de Strasbourg
durée 2h10
Tournée
7 au 11 octobre 2026 au T2G – Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
Mise en scène de Kenza Berrada assistée d’Elios Lévy
Avec le Kabareh Cheikhats : Amine Naouni الشيخة وردة الحداوية موالت الحمر, Ali Lamaadli الشيخة العالية, Ghassan Elhakim الشيخة حورية العوّ امة, El Mostafa Boutankite الشيخة مصطفى, Walid Rakik الشيخة العويتقة ڤيرجين
et Kenza Berrada كنزة برادة
Collaboration à l’écriture – Raphaël Chevènement
Son de Kinda Hassan
Vidéo de Maud Neve
Scénographie de Florian Sanson assisté de Noa Gimenez
Lumière et régie générale de Pierre Daubigny
Costumes de Judith de Luze
Mouvement d’Annabelle Chambon et Cédric Charron
Coaching vocal – Hippolyte Broud
Dialogue dramaturgique – Hippolyte Lykiaveris, Chlo Lavalett
Musique additionnelle d’Emma Le Masne et Nathan Herveux
Régie générale – Ludovic Heime
Surtitrage d’Arthur Dutertre



