Alexander Zeldin © James Hill

Alexander Zeldin, sculpteur du réel

Plus de dix ans après avoir marqué la scène britannique avec Beyond Caring, le metteur en scène britannique revient à cette pièce fondatrice. En octobre 2025, il la recrée pour la première fois en français avec sa propre compagnie au Théâtre national de Strasbourg. Un geste artistique et un pari, celui d’éprouver la force d’un théâtre à la fois intime et politique dans une autre langue et d’autres corps.
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Enfant, Alexander Zeldin rêvait d’abord d’écrire des romans, puis de la poésie, avant de se tourner vers les chansons de rock. Derrière les mots, déjà, se dessinait une scène. À l’école, il monte sa première pièce. « Ce que je voyais sur scène, raconte-t-il, je le ressentais plus intensément que la réalité. Le plateau me permettait de voir plus clairement le monde, les choses. » Adolescent rebelle, il trouve dans le théâtre une forme d’ancrage.

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Love d’Alexander Zeldin © Sara Lee

Il n’a suivi ni école prestigieuse ni cursus balisé. Fils de Russes-Australiens, le dramaturge et metteur en scène a grandi en Angleterre tout en étant bercé par la langue française. De cet héritage, il a gardé le goût du déplacement et s’est formé au gré des voyages et des rencontres. L’illustre Université d’Oxford lui offre une solide base littéraire, mais son désir le porte ailleurs, en Égypte, en Russie, en Géorgie, en Corée. Partout, il frappe aux portes, observe, apprend. 

À vingt-cinq ans, il présente une maquette au National Theatre de Londres et se retrouve projeté au Festival de Naples. L’aventure s’interrompt brutalement. Il se tourne alors vers la pédagogie, enseigne dans différentes écoles et multiplie les projets parallèles. Avant Beyond Caring, il avait déjà écrit six textes dramatiques. Mais c’est avec cette pièce qu’il affirme un style. « Cette forme n’a pas été trouvée par hasard, explique-t-il, elle est née de contraintes et d’une éthique ».

Un réalisme poétique

Alexander Zeldin crée la pièce en 2013, inspiré par le réalisme social britannique, de Ken Loach à Jimmy McGovern. Il choisit de raconter l’histoire de travailleurs intérimaires dans une usine. Des vies suspendues, des corps usés, une dignité malmenée. La pièce s’impose rapidement comme un manifeste, un théâtre du réel sans concessions, mais traversée de poésie.

« Je n’ai jamais voulu partir de la réalité pour en faire de la fiction », raconte-t-il. Au contraire, il utilise les outils de la fiction pour se rapprocher de la réalité. « Ce qui mintéresse, poursuit-il, c’est sculpter dans le temps, arracher à la banalité des instants, une densité poétique, Une cafetière quon met en marche contient en soi une histoire.  

Faith, hope and charity de Alexander Zeldin © Maxime Bruno
Faith, hope and charity de Alexander Zeldin © Maxime Bruno

Son héritage se situe entre deux continents et deux traditions : Agnès VardaMarguerite Duras et Racine d’un côté, mais aussi Samuel BeckettPeter Brook et Marie-Hélène Estienne. Alexander Zeldin revendique pleinement cette double filiation. Assistant du duo Brook-Estienne, pendant des années, il s’est approprié l’idée de l’espace vide. « Le théâtre, ce sont cinq actes qui peuvent se jouer en quelques secondes, à travers un geste ou une respiration. C’est finalement assez simple, mais terriblement exigeant ».

Le travail du corps et de la vérité

Le metteur en scène aime brouiller les frontières. Sur scène, ses acteurs donnent l’impression de ne pas jouer, mais de vivre. Cette illusion est pourtant savamment construite. « Tout est écrit et tout est joué, mais je recherche cette intensité où chaque mouvement porte une mémoire. »

Pour atteindre cet état, il commence toujours par le corps. Ses comédiens travaillent avec un préparateur polonais formé dans la tradition de Grotowski, suivent des échauffements physiques intenses, puis des exercices vocaux sans micro. « L’écoute du corps reste la base. » Le texte vient d’abord, nourri par des enquêtes menées sur le terrain, auprès d’intérimaires, dans les usines ou lors de séances de ménage. La réalité nourrit la fiction et la fiction éclaire la réalité.

Ce patient travail s’accompagne d’une grande liberté dans le choix des interprètes. Il aime réunir des acteurs venus d’horizons très différents, du cinéma, de la comédie musicale ou des grandes scènes institutionnelles. Il reconnaît que « ceux qui viennent dailleurs parviennent souvent à être plus vrais. »

Une responsabilité partagée
Une mort dans la famille d’Alexandre Zeldin © Simon Gosselin

Beyond Caring marque autant les esprits parce qu’elle met à nu les fractures de nos sociétés, la précarité, l’insécurité, le temps morcelé. Alexander Zeldin refuse pourtant de réduire son propos à la pauvreté. « Mon sujet, celui que je veux traiter au plateau, cest notre responsabilité morale et éthique. En Angleterre, un enfant sur cinq grandit dans la pauvreté ». Quand on lui dit qu’il parle des exclus, il répond que « non, je parle de nous tous »Pour lui, le théâtre ne peut échapper à cette dimension. « Il doit raconter ces histoires et mettre chacun face à sa responsabilité. Cest le cœur même de la tragédie. »

En recréant aujourd’hui Beyond Caring en français, sous le titre Prendre soin, Zeldin confronte ce réalisme à une autre tradition de jeu, d’autres rythmes. C’est un défi, mais aussi une joie. « Y revenir, je le fais sans nostalgie, avec le plaisir de l’éprouver à nouveau ». Il ajoute même qu’il n’a « pas eu envie de changer une phrase. » Au contraire, se concentrer sur la mise en scène est pour lui de l’ordre de l’amusement. « C’est très libérateur et jouissif. »

Une nouvelle direction

Avec Prendre soin, Alexander Zeldin ouvre une nouvelle étape dans son parcours. Chacune de ses pièces est à la fois enquête, poème et geste politique. Il se tient sur une ligne fragile, entre observation et invention, entre responsabilité et utopie.

Derrière son réalisme minutieux se cache une vision profondément humaniste, celle de trouver dans les gestes ordinaires des éclats de dignité. « Ce que je cherche, cest raconter les histoires de notre temps et révéler les héros daujourdhui. » Chez le dramaturge et metteur en scène, chaque silence compte et chaque souffle devient mémoire. Le réel et la fiction se conjuguent jusqu’au vertige. Un direct du gauche dans nos croyances et nos illusions.


Prendre soin d’Alexander Zeldin
Création
TNS – Théâtre national de Strasbourg
du 7 au 17 octobre 2025
durée 1H30

Tournée
23 au 26 octobre 2025 au Teatro Metastasio, Prato (Italie)
30 et 31 octobre 2025 au Teatro Due, Parme (Italie)
12 et 13 novembre 2025 au Volcan — Scène Nationale du Havre
23 et 24 novembre 2025 au Crossroads Festival, Prague (Tchéquie)
5 et 6 décembre 2025 à De Singel, Anvers (Belgique)
11 et 12 décembre 2025 au Théâtre Populaire Romand, La Chaux de Fonds (Suisse)
26 au 28 février 2026 au Culturgest, Lisbonne (Portugal)
18 au 22 mars 2026 aux Célestins, Théâtre de Lyon
4 au 12 juin 2026 au Théâtre de la Ville – Les Abbesses, Paris, dans le cadre de Chantiers d’Europe

Mise en scène d’Alexander Zeldin
Avec Patrick d’Assumçao, Nabil Berrehil, Charline Paul, Lamya Regragui, Bilal Slimani, Juliette Speck
Collaboration à la mise en scène- Kenza Berrada
Scénographie et costumes de Natasha Jenkins
Assistanat aux costumes –  Gaïssiry Sall
Lumière de Marc Williams
Son de Josh Grigg assisté d’Antoine Reibre
Mouvements – Marcin Rudy
Coach vocal – Hippolyte Broud
Coordination d’intimité – Claire Chauchat
Régie générale – Léo Garnier

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