Le rendez-vous est fixé dans un café près de Bastille. Maxime Taffanel arrive tout juste d’une représentation hors les murs de 5 secondes, porté par les Plateaux Sauvages, lieu où la pièce a été créée en janvier. Dans ses cheveux, quelques paillettes bleues accrochent encore la lumière. Sur ses ongles brille un vernis de la même couleur. La silhouette est sculpturale, les épaules larges, mais le sourire garde quelque chose de l’enfance, de l’espièglerie. Ce corps longiligne et en muscle, il l’a construit loin des plateaux, dans les bassins olympiques des piscines. Un brin taiseux, il vient du Sud et, par tous les chemins, il y revient souvent pour créer, se ressourcer.

Enfant de la balle, l’art vivant irrigue son quotidien depuis sa naissance. Ses parents sont danseurs. Il grandit dans les loges, au milieu des odeurs de plateau et des corps qui s’échauffent avant d’entrer en scène. Très vite, il aborde la natation comme un prolongement de cet univers. Il y retrouve le mouvement, la fluidité, une manière de raconter sans un mot. « Mes parents s’exprimaient avec leur corps. En nageant, j’ai eu l’impression de faire de même, mais à ma façon. Quelque chose de glissé, de lisse, de fluide. » Contrairement à la danse, où une partition ou un son peut venir soutenir le geste, la natation de haut niveau impose le silence. « Quand on nage, on a la tête sous l’eau. On souffle, on crie, mais rien ne s’entend. Le théâtre est venu combler ce manque. »
Très tôt, toutefois, ces deux mondes avancent de concert. Tout jeune, il écrit de petits spectacles pour sa famille, apporte chaque année des textes à ses professeurs de français. Ce n’est pas encore un choix construit, plutôt un réflexe, une nécessité. Le corps dans l’eau, les mots sur le papier. Les deux lui semblent naturels, évidents. Puis, vers seize ou dix-sept ans, la natation de haut niveau devient laborieuse. Les résultats plafonnent. Ce que l’eau lui donnait, il commence à le chercher ailleurs. Des rencontres décisives lui font entrevoir le théâtre comme une autre vie possible.
L’école des nuances
Bien avant l’École Nationale Supérieure d’Art Dramatique de Montpellier, il ressent un premier choc. À quatorze ans, son père l’emmène au Théâtre des 13 vents voir La Rose et la Hache, adaptation de Richard III par Carmelo Bene, mise en scène par Georges Lavaudant. Sur scène, Ariel Garcia Valdès joue Richard III. « J’ai été marqué par cet acteur. Il est certainement une des raisons qui m’ont décidé à faire du théâtre, puis à suivre la formation dont il était le directeur. »
Quelques années plus tard, en toute logique, il passe avec succès le concours de l’ENSAD, suit les enneigements d’Ariel Garcia Valdès qui devient son mentor. Quand il l’évoque, dans le ton employé, se dégage une gratitude quasi filiale. « C’est un artiste tout en nuances, un pédagogue hors pair. Pour lui, le texte d’abord, puis le silence, et ce qui se joue entre les deux. J’ai beaucoup appris grâce à lui. »
Trois ans de formation le façonnent, aux côtés de Bruno Geslin, Lucas Hemleb, Sylvain Creuzevault, Cyril Teste, Evelyne Didi et André Wilms. Ce dernier lui laisse une empreinte à part. « Il avait un côté rock, côté punk, tout en gardant une précision du texte et une rigueur. Ce que j’ai appris à ses côtés me porte encore aujourd’hui. » Yves Ferry, un autre de ses professeurs, lui ouvre un territoire plus discret, plus intérieur. Georges Lavaudant lui apprend le travail au micro, l’attention au souffle, cette façon singulière de « dire les mots entre les mots. »
La Comédie-Française, apprendre depuis le bord

En 2012, à peine sorti de sa formation montpelliéraine, Muriel Mayette-Holtz l’engage à la Comédie-Française comme élève-comédien. Il y joue des petits rôles, des reprises, des silhouettes, parfois de la figuration. Une place périphérique mais fondatrice. « J’apprenais sur le plateau en regardant les comédiens jouer. J’avais aussi, au fond de moi, cette envie de parler, de prendre la place. Mais j’avais compris que la Comédie-Française était très hiérarchisée. Et tant mieux. Ça m’a permis de voir des acteurs incroyables. »
Le Cyrano de Bergerac de Denis Podalydès reste l’un des souvenirs les plus marquants de cette période. Vingt acteurs sur scène, avec Michel Vuillermoz dans le rôle-titre et Françoise Gillard dans celui de Roxane. « Denis Podalydès est d’une gentillesse et d’une précision merveilleuse dans la direction. Lui aussi, il m’a beaucoup aidé. » C’est aussi à cette époque, après une année passée au Français qu’il lui faut partir, que naît le Collectif Colette, fondé avec ses camarades de promotion. Ensemble, ils rêvent de troupe, de projets partagés. Cela ne durera pas, les chemins divergent, mais l’idée continue de le traverser. « Il y avait cette utopie du groupe. » Le mot reviendra plusieurs fois dans la conversation, comme un horizon secret, une manière de faire théâtre autrement.
À sa sortie, Marc Paquien et Jean-Louis Benoît lui ouvrent les portes d’une autre expérience. Avec le premier, il joue dans Les Fourberies de Scapin et avec, le second, Lucrèce Borgia. Le comédien découvre ce que signifie partager un plateau sur la durée, travailler en troupe et construire quelque chose ensemble.
Transformer la chute
Puis vient le creux. Le téléphone ne sonne pas. L’attente s’installe. C’est dans cette suspension que naît Cent mètres papillon, seul-en-scène autofictionnel autour du parcours d’un nageur de haut niveau. La natation refait surface, mais autrement. Comme une blessure qu’il faut enfin regarder en face. « Cette cicatrice était restée ouverte. L’abandon de la compétition, car je n’arrivais plus à me dépasser, je l’ai vécu comme un échec, comme une perte de temps monumentale. »
Écrire le spectacle lui permet de déplacer le regard. Sur scène, il raconte les entraînements, les compétitions, les coachs, les commentateurs sportifs. Mais surtout ce moment précis où un corps façonné pour la performance doit devenir autre chose. « Dire que je ne serai jamais champion, mais que je ferai autre chose. Ça m’a fait du bien. »

Le spectacle est mis en scène par Nelly Pulicani, elle aussi ancienne élève-comédienne de la Comédie-Française. Ils ne se quitteront plus vraiment artistiquement. « C’est à la fois une metteuse en scène, une amie, une sœur de théâtre. Elle a mis le pansement sur les cicatrices tout en les mettant en scène. » Créé en janvier 2018 au Théâtre de l’Opprimé à Paris, Cent mètres papillon dépasse toutes les attentes. Près de 330 représentations, une nomination aux Molières 2022 dans la catégorie Révélation masculine. « Avec Nelly, nous ne nous attendions pas à cette répercussion. Cela m’a permis de prendre confiance dans mon écriture et de me réconcilier avec la natation. Maintenant, j’ai repris le chemin des bassins, un lieu où jusque-là je n’arrivais plus à aller. »
Dans la foulée, Georges Lavaudant l’invite à jouer Hippolyte dans Phèdre de Sénèque. Pour la première fois, il porte vraiment un rôle important et surtout il retrouve l’idée de troupe. Il découvre aussi une autre façon d’habiter le plateau, d’exister dans le texte classique.
La fragilité dans les muscles
Quand Hélène Soulié lui propose 5 secondes, texte de Catherine Benhamou, Maxime Taffanel est surpris. Le personnage ne lui correspond en rien. Il est décrit comme chétif, réservé, presque à l’opposé de sa stature. C’est précisément ce décalage qui intéresse la metteuse en scène. Elle le connaît depuis l’ENSAD, a suivi son parcours, vu son travail évoluer. « Elle voulait montrer que la fragilité et la sensualité sont aussi dans les muscles, dans un corps construit. »
Le comédien accepte avant même d’avoir lu le texte. La proposition le touche, l’étonne, le convainc. « C’est tellement rare ce genre de pensée dans le monde d’aujourd’hui que j’ai foncé sans réfléchir. » Le travail de répétition qui s’engage est minutieux, presque chirurgical. Hélène Soulié construit sans rien laisser au hasard. « Chaque phrase est nourrie de la suivante. On ne peut pas enchaîner en mode automatique. Il y a une construction, pas après pas. » Au début, le cadre lui semble très serré, les marges étroites. Puis quelque chose finit par circuler autrement, plus librement. Il trouve sa place dans le texte, dans le personnage, dans le silence entre les répliques.
Montpellier, fidélités profondes

Jouer au Printemps des Comédiens n’a rien d’anodin pour l’enfant du pays. « Je me sens redevable de cette ville qui m’a tout donné, sportivement comme théâtralement. » Il évoque aussi Jean Varela, qui a récemment démissionné de la direction du festival, avec une émotion nette. « Revenir dans ce lieu, dans ce temps fort de la saison culturelle montpelliéraine sans lui, ça va être dur pour moi, ça va être bizarre. Mais je pense toujours à lui. Je ne l’oublie pas. »
À Avignon, ce sera un retour à La Manufacture où il avait déjà joué en 2018, Cent mètres papillon. « Émilie Audren, Gaël Le Goff, me font confiance. Le fait de jouer de nouveau chez eux, ça me nourrit d’une envie de tout bien faire. »
Les fantômes du plateau
Spectateur assidu, il a été profondément marqué par des spectacles qui ne l’ont jamais quitté et nourrissent autant son écriture, son jeu que son travail de metteur en scène. Il cite juste après La Rose et la hache, Einstein on the Beach de Bob Wilson, vu au Corum de Montpellier. « Une claque monumentale. » Puis Italienne scène et orchestre de Jean-François Sivadier, qui a fait naître chez lui une envie tenace. « Depuis, j’ai envie de jouer pour cet homme. Je lui ai dit d’ailleurs. »
Malgré une belle carrière avec ses accros et ses belles envolées, certains rôles le hantent, le fascinent. Tous ont en commun des figures traversées par une faille, des êtres excessifs, déchus, qui cachent derrière leur violence une innocence blessée. Richard III, dont il connaît les monologues par cœur. Peer Gynt, pour traverser une vie entière sur un plateau. Il y a d’ailleurs une phrase dans la pièce Shakespeare consacrée au Roi anglais contrefait qui le porte comme une boussole. « Je suis trop enfant, trop innocent pour ce monde. » Elle revient chaque fois qu’il habite un personnage sombre. « J’aime incarner au théâtre les êtres qui se vengent parce qu’ils n’ont pas les codes ou ne sont pas adaptés à la vie en société. Quand je joue un rôle sombre, je le nourris toujours de cette citation-là. »
Désir de troupe
Ce qu’il voudrait par-dessus tout, c’est rejoindre une troupe. Jean-François Sivadier, Samuel Achache, Julien Gosselin. Pour l’instant, avec Nelly Pulicani, ils travaillent déjà à un prochain spectacle autour de l’alpinisme et du récit d’Élisabeth Revol. Deux interprètes sur scène, une autre façon d’explorer l’effort, le vertige, le dépassement de soi.
La présence scénique de Maxime Taffanel tient peut-être à cette tension permanente entre la puissance physique et quelque chose de profondément ouvert. Un corps construit pour la performance qui a appris, peu à peu, à raconter ses blessures. Comme si le théâtre avait commencé exactement là où la natation s’arrêtait.
5 secondes de Catherine Benhamou
création le 19 janvier 2026 aux Plateaux Sauvages – Paris
Durée : 1h.
Tournée
30 et 31 mai 2026 au Domaine d’O – Cabane d’O dans le cadre Festival Printemps des comédiens
4 au 21 juillet 2026 à La Manufacture dans le cadre du Festival Off Avignon
Dates passées
20 février 2026 au Théâtre Jérôme Savary – Villeneuve-Les-Maguelone.
19 mai 2026 au Théâtre Charles Dullin – Grand Quévilly.
21 au 28 mai 2026 en itinérance aux Plateaux Sauvages – Paris.
Adaptation scénique & Mise en scène : Hélène Soulié.
Avec : Maxime Taffanel.
Texte : Catherine Benhamou.
Assistante mise en scène : Lenka Luptakova.
Scénographie : Hélène Soulié & Emmanuelle Debeusscher.
Lumières : Juliette Besançon.
Création son et dispositif sonore : Jean-Christophe Sirven.
Costume : Pétronille Salomé.
Construction décor et marionnette : Emmanuelle Debeuscher.
Regard marionnette : Morgane Peters.
Régie générale : Marion Koechin, Louise Brinon.