Pourquoi avez-vous envie de monter Ivanov de Tchekhov ?
Jean‑François Sivadier : Ivanov est sans doute sa pièce la moins montée. Quand on pense à Anton Tchekhov, on pense à La Mouette, La Cerisaie, Les Trois Sœurs, parfois Platonov. Ivanov, beaucoup moins. Je me suis aperçu que je montais souvent chez les auteurs des pièces qui ne les caractérisent pas forcément. Quand je me suis intéressé à Ibsen, j’ai fait le choix de mettre en scène Un ennemi du peuple, qui n’est pas la pièce la plus représentative de son travail. Pareil pour Galilée de Brecht.
Ivanov est un classique, mais c’est une œuvre de jeunesse. Tchekhov l’a écrite très vite, à vingt‑sept ans, en dix jours. Il en a fait plusieurs versions. La première, une comédie, est un four. La seconde, un drame, est un grand succès. La forme n’est pas parfaite comme dans La Cerisaie ou Les Trois Sœurs, mais on y voit déjà toutes ses pièces en gestation.
Vous avez longtemps tourné autour du dramaturge russe sans le monter. Pourquoi ce temps d’approche ?

Jean‑François Sivadier : J’ai mis dix ans à oser monter Feydeau. Avec Tchekhov, c’est un peu pareil. Cela fait plusieurs années, qu’avec Nicolas Bouchaud et Véronique Timsit, ma collaboratrice, on en parle sans trouver la pièce. Un temps, nous avions pensé à La Cerisaie, puis on partait ailleurs. Nous avions aussi évoqué Platonov. Mais il y avait d’autres priorités. Et puis Tchekhov, ce sont cinq grandes pièces, pas une vingtaine ou une cinquantaine comme Shakespeare ou Molière. À un moment, il faut choisir le texte qui correspond le mieux à l’envie du moment, au geste artistique que l’on veut porter.
Vous montez plus souvent des classiques que des textes contemporains. Comment choisissez‑vous les œuvres que vous portez au plateau ?
Jean‑François Sivadier : Je suis acteur. Je choisis beaucoup en fonction des partitions qui m’ont fait rêver quand j’ai commencé le théâtre. Je ne me dis pas : « Je vais chercher un classique ». Je mets en scène des textes qui me touchent, me parlent, réveillent un souvenir de comédien, une partition. J’ai aussi monté des choses que j’ai écrites, donc du contemporain.
À vingt ans, avec un groupe d’amis artistes, nous avons rencontré un auteur, Didier-Georges Gabily, qui écrivait pour nous. Pendant très longtemps, nous avons été incapables de lire autre chose. C’était notre référence absolue. Aujourd’hui, je suis plus éclectique, beaucoup d’écritures contemporaines m’intéressent, mais je reste fidèle à ce qui me déplace artistiquement.
Que cherchez‑vous à dire avec Ivanov ?
Jean‑François Sivadier : Je ne fais pas du théâtre pour transmettre des messages. Je n’ai rien à dire de spécial sur Ivanov. J’essaie de faire un geste artistique qui me déplace, qui parle aux gens, qui crée un choc poétique, philosophique. Le théâtre, pour moi, est une « philosophie sensible ». Avec Anton Tchekhov en particulier, il n’y a pas de message. C’est un médecin, presque un anthropologue. Il montre le monde tel qu’il le voit, comme un photographe. C’est au public de se demander ce que cela lui fait.
Dans Ivanov, il y a évidemment la question de la dépression. Mais nous ne voulions pas jouer la tristesse ou la mélancolie. Plutôt un trouble de la personnalité. Il y a quelque chose qui circule entre l’acteur qui joue Ivanov, le personnage, Tchekhov l’auteur, et Tchekhov le médecin, qui apparaît aussi dans la pièce à travers le personnage du docteur Lvov. C’est une sorte de trouble de l’identité.
Et puis il y a un basculement dans cette œuvre, le dramaturge russe écrit cette pièce au moment où il ne supporte plus le théâtre de son temps. Il fait un geste théâtral vif, presque bordélique, sans savoir encore qu’il est en train de révolutionner le théâtre. C’est une œuvre à l’aube d’une vie nouvelle, mais traversée par un état de dépression.
Vous parlez de dépression comme d’un état partagé…
Jean‑François Sivadier : Cet état de basculement, nous sommes tous en train de le vivre aujourd’hui. Cela ne veut pas dire que nous sommes tous dépressifs, mais que nous savons ce que c’est que de se lever un matin en se demandant « à quoi bon ». Anton Tchekhov fait un théâtre à partir des gens, pas des héros, pas de ceux qui réussissent, mais de ceux qui ratent. Aller jusqu’à montrer un dépressif, quelqu’un qui ne veut plus vivre, et en faire du théâtre, c’était un scandale à l’époque. Pourtant, il s’amuse énormément en imaginant l’histoire d’Ivanov. Il disait écrire des comédies légères. Il y met des bouffons, comme Shakespeare. Il ne juge pas ses personnages. Être capable d’être tragique et, dans le même temps, de trouver son propre ridicule, c’est vital.
Vous travaillez dans un dialogue constant avec les acteurs. La notion de troupe est-elle centrale ?

Jean‑François Sivadier : Elle est essentielle. C’est même une des raisons pour lesquelles je fais du théâtre : construire un ensemble. Je ne peux pas regarder un plateau seul. Il faut au moins une autre personne. J’ai toujours cherché la choralité, la circulation de la parole. Dans mes spectacles, la frontière entre plateau et technique est souvent poreuse : les techniciens jouent, les acteurs manipulent. C’est une fluidité ancienne chez moi.
Je n’ai jamais imaginé faire une distribution « idéale » en choisissant les acteurs comme on distribue des rôles. La distribution idéale, ce sont d’abord mes amis, ceux avec qui je m’embarque dans des aventures. Je n’aurais jamais monté Le Roi Lear sans Nicolas Bouchaud. Ce qui m’intéresse, c’est l’expérience que vont faire les acteurs, comment ils seront changés par un spectacle.
En répétition, le dialogue peut être vif autant que riche et argumenté. Comment cela nourrit‑il votre mise en scène ?
Jean‑François Sivadier : Au final, l’acteur est responsable de son travail. Il ne se rend pas toujours compte de ce que nous voyons de l’extérieur. Et nous non plus ne savons pas ce qu’il a dans la tête. Il y a une différence irréductible entre celui qui regarde et celui qui est regardé : tout le théâtre est là. Je veux que les acteurs soient à l’aise dans le travail, pas pour faire n’importe quoi, mais pour comprendre exactement ce qu’ils ont à faire. S’il y a un malaise profond, soit je résiste si je suis sûr de moi, soit j’essaie de trouver un dialogue.
Souvent, une simple inflexion change tout. Une scène peut passer du tragique au comique par une prise de parole. C’est le pouvoir de l’acteur. Je dis souvent qu’il faut avoir un « clown » en soi, c’est-à-dire la capacité de rire de ce que l’on fait, de dire au public : « Tu as le choix de ne pas me croire ». Et parce qu’on lui laisse ce choix, le public est tenté de croire à ce qu’il voit.
La scénographie est sobre, mais très structurante. Comment l’avez- vous imaginée avec Marguerite Bordat ?
Jean‑François Sivadier : Par le travail. Nous ne voulons pas illustrer la pièce, mais rester dans un espace de théâtre, avec du vide. Il y a des hommages à François Tanguy du Théâtre du Radeau. L’essentiel, pour moi, est qu’il y ait du vide pour mettre l’acteur au centre, et que l’espace soit une « machine à jouer », à la fois concret et poétique. Un décor dans lequel on pourrait monter aussi bien Sarah Kane que Jean-Luc Lagarce ou Racine.
La musique joue un rôle important dans vos spectacles.
Jean‑François Sivadier : Si je m’écoutais, il y en aurait encore plus. Je me freine. Mais je pense à la musique tout le temps, à la musique du texte. Anton Tchekhov aimait le vaudeville, cela se sent. Il y avait une logique à ce qu’une partition vienne soutenir le texte. L’évidence que des morceaux soient joués en direct est venue du fait que certains comédiens, comme Yanis Boufferache, Charlotte Issaly, Norah Krief et Gulliver Hecq, sont aussi musiciens. Par ailleurs, l’un des amis de Tchekhov disait qu’en voyage, ce qui l’intéressait, c’étaient les cirques et les cimetières. On peut lire son théâtre comme une suite de numéros dérisoires : une troupe où chacun vient proposer quelque chose qui avorte. Il n’y a pas de héros, pas de vainqueur, pas de morale. C’est un théâtre de l’impuissance et du ratage. C’est peut-être pour cela qu’il nous parle si fort aujourd’hui.
Envoyé spécial à villeurbanne
Ivanov d’Anton Tchekhov
TNP – Villeurbanne
Du 21 janvier au 6 février 2026
durée 2h45.
Tournée
18 au 20 mars 2026 au Théâtre de Caen
25 au 27 mars 2026 au Tandem – Scène nationale Arras-Douai – Hypodrome de Douai
1er et 2 avril 2026 à La Coursive Scène Nationale La Rochelle
21 avril au 10 mai 2026 au Théâtre de Carouge, Suisse
20 et 21 mai 2026 à L’Azimut – Théâtre La Piscine, Pôle national cirque d’Antony et de Châtenay-Malabry
10 et 11 juin 2026 au TAP – Scène nationale de Grand Poitiers
Avec Nicolas Bouchaud, Yanis Bouferrache, Christian Esnay, Zakariya Gouram, Gulliver Hecq, Charlotte Issaly, Jisca Kalvanda, Norah Krief, Frédéric Noaille, Agnès Sourdillon
Dramaturgie et assistanat à la mise en scène Véronique Timsit
Collaboration artistique Nicolas Bouchaud et Véronique Timsit
Scénographie Marguerite Bordat
Lumière Philippe Berthomé et Jean-Jacques Beaudouin
Son Yohann Gabillard
Masques Loïc Nebreda
Costumes Virginie Gervaise
Stagiaire aux costumes Myrhdin Baran-Marescot
Perruques et maquillage Mityl Brimeur
Régie générale Guillaume Jargot
Régie lumière Jean-Jacques Beaudouin
Régie son Yohann Gabillard
Régie plateau Christian Tirole
Accessoiriste Julien Le Moal
Habilleuse Valérie de Champchesnel
Décor les ateliers du TNP
Costumes avec la participation de l’atelier de costumes du TNP