© Christophe Engels

La Fête : L’impossible réconciliation d’une société fracturée

Cinq ans après Kingdom, Anne-Cécile Vandalem revient, avec Joëlle Sambi Nzeba, sur une affaire qui a ébranlé la Belgique. Les deux autrices imaginent le face-à-face entre les proches, racisés, d'un jeune homme tué lors d'un bizutage et ceux, blancs et nantis, de ses tortionnaires. Un huis-clos implacable et grinçant.
Ecouter cet article

Certains soirs, le théâtre cesse d’être un divertissement et redevient une arène où regarder le réel droit dans les yeux. Avec La Fête, Anne-Cécile Vandalem et Joëlle Sambi Nzeba s’attaquent frontalement à la mort de Sanda Dia. En décembre 2018, cet étudiant belgo-sénégalais de Louvain succombe après un baptême – équivalent du bizutage en Belgique – d’une rare sauvagerie, organisé par Reuzegom, cercle de la jeunesse dorée flamande. Les dix-huit prévenus écopent de travaux d’intérêt général et de 400 euros d’amende, sans inscription au casier judiciaire. Le verdict provoque un vif émoi en Belgique.

Le réel à l’épreuve du jeu
© Christophe Engels

Pour ouvrir son nouveau cycle, Des mondes hantés, la metteuse en scène tourne le dos au fantastique de ses dernières fresques. Elle plonge dans un réel poussé jusqu’au sur-réel, au goût de sang et d’huile de poisson, la même qui, ingurgitée en quantité ce soir-là, a contribué à la mort du jeune homme. Sur un immense plateau vide, avec pour seul compagnon un piano à cour, tout commence par le recrutement. Chaque interprète s’avance, se présente sous son vrai nom, raconte un bout de sa vie et confie ses doutes devant son rôle.

Anne-Cécile Vandalem tient sa propre partition et celle de Jeanne, vidéaste qui, avec l’accord de chacun, filme pour un documentaire cette rencontre un temps envisagée, mais qui n’eut jamais eu lieu, entre les deux familles. D’un côté se tiennent Moussa, le père de Tidjane, double fictif de Sanda, et Malik, son frère. De l’autre arrivent les Van Wezembeek, la mère, le père – implacablement déroutant Oscar van Rompay – et l’un des fils Olivier – Arne de Tremerie constamment au bord de la rupture – , initié lui aussi et partie civile contre son propre frère, ancien chef du baptême et grand absent de la soirée. La réconciliation semble perdue d’avance. Reste à savoir jusqu’où les uns encaisseront en silence et jusqu’où les autres pousseront la violence de leurs mots et d’un raisonnement qui ne doute jamais de sa légitimité.

Un décor monté à vue
© Christophe Engels

Longtemps, le plateau reste nu. Puis le décor vient peu à peu l’habiter. Pièce après pièce, la villa des Van Wezembeek, conçue par le duo de scénographes Ruimtevaarders et choisie par la famille comme un cadre plus apaisé pour la rencontre, se construit sous nos yeux. Un geste qu’ils pensent conciliant, mais qui impose déjà leur terrain. Un canapé d’angle, couleur clair, prend place, puis une longue table simple mais imposante, avec ses verres alignés comme pour un dîner cérémonial. Les murs de la demeure bourgeoise descendent des cintres à leur tour, tout en laissant entrevoir une partie des coulisses. Tout reste visible, jusqu’à la fabrication même du décor.

Le dispositif tranche avec les précédents spectacles d’Anne-Cécile Vandalem, où la vidéo allait justement chercher ce que le plateau dérobait au regard. Ici, pas de hors-champ à explorer, mais des réactions à scruter. Les caméras s’installent au beau milieu de la scène, sur leur trépied. Projetées en grand format, les images de Vincent Pinckaers et Federico D’Ambrosio rapprochent les visages jusqu’à saisir ce que les mots ne disent pas, un regard qui fuit, une mâchoire qui se crispe, un silence qui s’éternise.

Sur le fil du rasoir

Dans ce décor de maison témoin, tout chavire. Les comédiens évoluent à la lisière du réel et de la fiction. Peu à peu, la frontière se brouille. Plus ils se glissent dans la peau de leurs personnages, plus ceux-ci semblent prendre le dessus, jusqu’à contaminer leur propre parole. Origines, convictions et désaccords remontent à la surface. Les rôles deviennent presque trop lourds à porter. Bientôt, on ne sait plus très bien si c’est le personnage ou l’artiste qui parle, jusqu’à les voir s’empoigner pour de bon.

À l’image de ces jeux où la limite recule sans cesse jusqu’au dérapage, un mot, « crocodile », doit tout arrêter quand la partie déraille. Mais lorsqu’il finit par surgir, il est déjà trop tard. Comme en cette nuit de décembre 2018, le seuil a été franchi bien avant que quiconque songe ou veuille appeler les secours. Théâtre dans le théâtre, la mise en abyme superpose les strates. À force de se frotter au réel jusqu’à s’y confondre, la fiction finit par l’atteindre plus sûrement qu’un compte rendu d’audience.

Le trouble devient vertigineux. Le spectateur passe d’un raisonnement à l’autre et se cogne à ses propres contradictions. La pièce avance en funambule, toujours près de basculer dans la condescendance, le glauque ou l’absurde, mais sans jamais y céder. C’est sur cette crête qu’elle touche le plus juste. Elle gratte, creuse, interroge jusqu’aux réflexes et aux prérogatives que notre éducation a ancrés en nous.

Les rouages de la domination
© Christophe Engels

Chez les Van Wezembeek, la mère, qu’Anne-Pascale Clairembourg incarne avec intensité, porte le poids du foyer, et bien évidemment la faute originelle, tandis que les hommes travaillent et n’ont jamais le temps. Au bord des larmes, elle ne comprend pas cette haine envers ses fils, vivants certes, mais victimes eux aussi à ses yeux. Pour les sauver, elle est prête à tout. L’opprobre, le déshonneur, le déclassement obsèdent cette élite soucieuse de préserver les siens. La mort de l’autre glisse peu à peu vers l’accident dont il faudrait surtout contenir les retombées.

Sous ce regard blanc, le père et le frère de Tidjane se retrouvent enfermés dans un rôle qu’ils n’ont pas choisi. Qu’ils se taisent ou se révoltent, chacun de leurs gestes menace de se retourner contre eux. Sur l’écran, le visage impassible de Moussa, auquel l’épatant François Ebouele prête une dignité de granit, fixe l’objectif. Ce père refuse que son fils brillant se réduise aux circonstances de sa mort. La colère monte, sourde, jusqu’à éclater lorsque le paternalisme qu’il affronte devient intolérable.

Une claque sans échappatoire

Les scènes s’enchaînent et l’étau se resserre. Un humour tantôt léger, souvent noir, ménage quelques respirations, vite étouffées. Habib Ben Tanfous, en Malik, porte la rage jusqu’à l’insoutenable lorsqu’il accule Olivier dans ses derniers retranchements. Entre les séquences, surgit la voix de Tidjane à travers les poèmes de Joëlle Sambi Nzeba, que le piano d’Alex Tambu accompagne avec une infinie douceur.

Le coup porte d’autant plus qu’Anne-Cécile Vandalem ne se place jamais au-dessus de son sujet. Elle s’expose, doute, avance, se heurte au risque du discours de la Blanche bien-pensante et fait de cet inconfort une matière de théâtre. Autour d’elle, une troupe d’une justesse impressionnante la suit sur ce terrain miné.

Car La Fête ne se contente pas d’instruire le procès d’un rite de passage archaïque, de cette violence exigée pour entrer dans un monde jalousement verrouillé. Elle nous renvoie à nos accommodements, à nos lâchetés, aux privilèges que nous défendons sans même en avoir conscience. Ça frotte, dérape, cogne. Les lumières peuvent bien se rallumer, le malaise reste chevillé au corps, au cœur et à l’âme. Face au laxisme judiciaire qu’elle pointe et à l’entre-soi qu’elle met à nu, la pièce rouvre ce que le prétoire semblait avoir refermé. Elle rend à un mort la parole et la dignité, fait tomber les œillères de notre petit confort et nous oblige à garder les yeux ouverts.


La Fête d’Anne-Cécile Vandalem & Joëlle Sambi avec la contribution des interprètes et nourri des rencontres avec la famille Dia & De Vel
Théâtre National de Wallonie-Bruxelles en partenariat avec le KVS
du 22 septembre au 1er octobre 2026
durée 2h45

Tournée 2026
7 au 10 octobre au Théâtre de Liège, Belgique
14 & 15 octobre à la Maison de la culture de Tournai, Belgique
29 & 30 octobre aux Théâtres de la Ville de Luxembourg
3 au 6 novembre au Théâtre du Nord, Lille
12 & 13 novembre au NTGent, Belgique
19 au 29 novembre à Nanterre-Amandiers, Centre dramatique national
10 – 12 décembre – Théâtre de Namur
, Belgique

Tournée 2027
18 au 20 février au DE SINGEL
24 au 27 février au Théâtre de la Cité, Toulouse
3 au 5 mars à Malraux, scène nationale Chambéry Savoie
16 Au 20 mars aux Célestins, Théâtre de Lyon
1er & 2 juin à Ruhrfestspiele

Mise en scène d’Anne-Cécile Vandalem
Avec Habib Ben Tanfous, Anne-Pascale Clairembourg, Arne De Tremerie, François Ebouele, Oscar Van Rompay, Anne-Cécile Vandalem, Federico D’Ambrosio, Alex Tambu
Collaboration à la dramaturgie – Eva-Maria Bertschy & François Makanga
Voix off française – Joëlle Sambi
Voix off néerlandaise – Hikmat Vanthomme
Assistanat à la mise en scène – Pauline Ringeade, Yasmine Deroui, Astrid Akay & Hikmat Vanthomme
Scénographie de Ruimtevaarders assisté de Jenske Vanhaelemeersch
Création costumes de Laurence Hermant
Maquillage et effets spéciaux de Kenza Benbouchta
Création lumière d’Amélie Gehin
Création vidéo de Vincent Pinckaers & Federico D’Ambrosio
Composition musicale d’Alex Tambu & Pierre Kissling
Création son de Antoine Bourgain
Construction des décors – Ateliers du Théâtre de Liège
Confection des costumes – Atelier costumes du Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.