Œdipe/Antigone de Stéphane Braunschweig © Simon Gosselin

Œdipe/Antigone : Stéphane Braunschweig à l’essence de la tragédie

Le metteur en scène présente sa dernière création au Théâtre de la Cité à Toulouse, qu’il investit avec un triptyque rare au plateau. En mettant bout-à-bout Œdipe roi, Œdipe à Colone et Antigone, il donne à l’œuvre de Sophocle un écho précieux, dans une esthétique à l’épure qui concentre le regard sur les interprètes et la tension des rapports.
4 novembre 2026
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Le rideau de scène noir s’ouvre sans cérémonie, sur un coup de tambour qui résonne comme l’avènement d’un oracle. Il dévoile un plateau baigné d’une lumière blanche, chirurgicale, écrasant de ses néons tout ce qui advient au-dessous. Là, une vingtaine de corps, empapillotés dans leurs linceuls blancs, ont été disposés méticuleusement au sol, alignés de façon presque rituelle. De hautes parois-miroirs les astreignent à ce lieu sans issue, renfermant l’espace au lointain et de chaque côté, tout en multipliant leur nombre par leurs reflets. Parmi les morts, trône Œdipe, à peine désigné roi de Thèbes, appelé à régner dans l’austérité de cette nécropole à ciel ouvert.

Des images en tension
Œdipe/Antigone de Stéphane Braunschweig © Simon Gosselin

C’est dans cette esthétique brutaliste, qui cède peu de place au vivant, que Stéphane Braunschweig fait advenir le langage. Les augures de la tragédie ont beau en condamner les protagonistes, la poésie subsiste, indéfectible. Et c’est précisément dans cette approche de la parole qu’il déploie sa mise en scène, là où la scénographie apparaît immuable. Aux mots revient alors le rôle de déranger les images, par la violence de leur portée comme par les implications qu’ils soulignent dans les rapports de force.

Et pour cause, si le décor change en partie d’une pièce à l’autre, le verbe reste la matière première de cette mise en scène. Des cadavres frais exposés à l’air libre d’Œdipe roi, à ceux que l’on imagine enterrés de longue date dans Antigone, en passant par l’olivier qui trône sur un sol immaculé de paix dans Œdipe à Colone, c’est la fixité des tableaux qui prime. Persistent les miroirs en guise de murs, reflétant à l’infini des corps essentiellement contraints à l’immobilité. Dans cette construction, le moindre geste, même infime, devient événement. Un parti pris d’une précision redoutable, rarement mis à mal par quelques mouvements hésitants qui en parasitent la perception.

Densité tragique

En maîtrisant de la sorte le focus sur le texte, Stéphane Braunschweig se concentre sur ce que les tragédies héritées de Sophocle portent de dramaturgie. Il resserre pour cela son adaptation autour des personnages d’Œdipe puis Antigone, sans oublier de dérouler en parallèle le fil géopolitique nécessaire au récit. Il en tire un triptyque particulièrement limpide qui ne renie pas sa densité tragique, assurée par une distribution douée d’une belle souplesse d’interprétation.

Œdipe/Antigone de Stéphane Braunschweig © Simon Gosselin

Dans un espace à la fois confiné et aux limites imperceptibles, intervient en effet un équilibre instable entre l’intime et la grandiloquence. Aux demi-voix presque soufflées des premières scènes, soutenues par des micros qui transgressent la confidence, répondent ponctuellement des ruptures plus éclatantes, faisant soudainement advenir l’émotion malgré l’inflexibilité apparente. Il en va de Chloé Réjon en Jocaste répugnée par le contact de son époux de fils, comme il en va d’Alexandre Pallu en Œdipe accablé par le sort. À son tour, Ève Pereur se révèle en Antigone déterminée dans son face-à-face avec Thomas Condemine, Créon sans remords, avant de crier en ultime testament l’injustice qui la condamne.

Un glissement s’opère

Ainsi se structure ce qui se dessine aisément comme une épopée tragique. De pièce en pièce, l’enchaînement des trois textes est d’une logique imparable et ouvre la possibilité d’une relecture globale. Œdipe, au destin façonné par les dieux, ressort bien impuissant devant telle fatalité. La trop commune désobéissance d’Antigone se retrouve mise en regard de l’injonction, faite par Polynice lui-même dans Œdipe à Colone, de lui assurer une sépulture. Et pendant ce temps, un glissement s’opère, tant dans la dramaturgie que dans l’interprétation, vers un autoritarisme toujours plus affirmé en la personne de Créon.

Insensiblement, le ton monte et les relations se durcissent. Sans être explicitement pointées comme telles, les petites rivalités sans fondement d’hier se métamorphosent en confrontations toujours plus violentes. En écho, les lois de Thèbes tendent vers la tyrannie, que les costumes de Thibault Vancraenenbroeck annonçaient déjà par touches comme une prophétie. À la sobriété des vêtements amples et noirs succèdent les costards bien ajustés, jusqu’à la cravate rouge du dictateur, seule couleur avec laquelle Stéphane Braunschweig s’autorise à briser ses tableaux en nuances de gris. Ici et là apparaissent aussi les armes et les tenues militaires, tandis que les puissants continuent de tordre et piétiner les lois divines pour imposer les leurs.

Épilogue
Œdipe/Antigone de Stéphane Braunschweig © Simon Gosselin

La tragédie grecque a cela de réconfortant qu’elle finit toujours par rendre le pouvoir aux dieux. Le théâtre porte alors en lui la possibilité de rétablir une forme de justice, quitte à ce qu’elle s’exprime dans la vengeance. Citoyens de Thèbes accablés par le discours tonitruant de Créon, les spectateurs n’en sont pas moins les destinataires d’une poésie portant un espoir. Celle-ci prend vie dans la voix d’Alexandra Blajovici qui, en Ismène, récite les mots tirés du texte éponyme de Yánnis Rítsos. Dans la prose du poète résistant, résonne l’avènement du printemps, l’œillet comme messager. Les symboles d’un monde qui se révolte n’effacent ni les morts ni la haine. Au contraire, ils en naissent, ponctuant d’une douceur éphémère cette création de haute tenue.

Envoyé spécial à Toulouse

Œdipe/Antigone d’après les tragédies de Sophocle traduites par Leconte de Lisle Œdipe roi, Œdipe à Colone et Antigone, avec un épilogue extrait de Ismène de Yannis Ritsos
Création au Théâtre de la Cité – Toulouse
Du 3 au 6 novembre 2026
Durée 3h15 avec entracte

Tournée
12 novembre 2026 au GRRRAnit – Scène nationale – Belfort
21 janvier au 6 février 2027 au Théâtre de la Ville – Paris
23 avril 2027 à l’Espace Michel Simon – Noisy-le-Grand

Adaptation, mise en scène et scénographie de Stéphane Braunschweig
Avec Jean-Baptiste Anoumon, Alexandra Blajovici, Laurent Caron, Thomas Condemine,Claude Duparfait, Alexandre Pallu, Ève Pereur, Gabor Pinter et Chloé Réjon
Collaboration artistique Anne-Françoise Benhamou
Collaboration à la scénographie Alexandre de Dardel
Costumes Thibault Vancraenenbroeck avec le soutien de la Maison Yohji Yamamoto
Lumière Marion Hewlett
Son Xavier Jacquot
Maquillage coiffure Emilie Vuez
Assistante à la mise en scène Louise d’Ostuni
Stagiaire costumes Justine Restancourt
Régie générale Florentin Six
Régie son Adrien Michel
Régie lumière Romain Portolan
Construction décor les équipes du Théâtre de Liège et les Ateliers de construction du Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie

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