Dans le vaisseau d’ébène dessiné par Jean Nouvel, les spectateurs achèvent à peine de s’installer qu’une rumeur enfle. Des conversations se croisent, des rires fusent, composant un brouhaha si convaincant que quelques spectateurs lancent des « chut » pour faire taire ces bavards imaginaires. Puis la pulsation d’Ori Lichtik prend le relais, régulière, lancinante.
Dans la pénombre brumeuse, une silhouette gainée de vinyle noir s’agite. Ses mouvements saccadés, millimétrés, semblent obéir à quelque mécanisme secret. Le corps se plie, se déplie, piétine presque sur place, parfois se hisse sur demi-pointes avant de retomber. La lumière d’Alon Cohen glisse sur le costume brillant, accentuant l’étrangeté de cette figure aux mouvements désarticulés.
Une mécanique des corps

D’autres silhouettes, en justaucorps couleur chair, émergent de l’obscurité. Les gestes, infimes, sollicitent chaque muscle avec une précision chirurgicale. Les cous se tendent, les épaules tressautent, les bassins ondulent ou restent figés tandis que le buste bascule brusquement à droite ou à gauche, s’immobilisant net. Les bras se cassent aux coudes. Sharon Eyal possède cet art singulier de faire surgir le trouble d’un mouvement presque imperceptible. Sa danse fascine autant qu’elle inquiète.
Créée en 2011 pour la Batsheva Dance Company et entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra de Lyon en juin dernier, dans le cadre des Nuits de Fourvière, House ne livre pas immédiatement les clés de cette maison annoncée par son titre. Elle se devine au fil des tableaux, dans les présences qui se croisent, les rapprochements et les éloignements. Les solos succèdent aux ensembles, les figures se nouent, se défont, se recomposent ailleurs. Les interprètes s’enlacent, s’appuient les uns sur les autres. Les corps se confondent, dessinent une masse mouvante dont s’échappe soudain une silhouette.
Sur la bande sonore hypnotique d’Ori Lichtik, les basses cognent, les mouvements se répètent, la tension monte. Peu à peu, le noir gagne les costumes de Maayan Goldman, comme si l’intranquillité du monde s’infiltrait au cœur du foyer. La fièvre du club n’est jamais loin de l’intimité de cette maison, avec ses élans collectifs, ses excès et ses solitudes aussi.
Une troupe aux mille peaux
Après s’être frottés aux lignes épurées de Lucinda Childs en septembre dernier, les danseurs lyonnais confirment l’étendue de leur palette. Leur maîtrise technique et leur virtuosité leur permettent d’épouser les exigences de Sharon Eyal, jusque dans les plus infimes variations du mouvement. Avec Mats Ek, le geste prend une tout autre ampleur. Les corps s’alourdissent, se désaxent, se projettent dans l’espace. La danse se fait plus terrienne, plus théâtrale, parfois même burlesque.
Après House, place au Sacre du printemps. Créée en 2022 pour l’English National Ballet, cette nouvelle version d’une chorégraphie imaginée par Mats Ek en 1984 entre au répertoire lyonnais, transmise par Ana Laguna et Antonio Castilla. Depuis 1982, la compagnie n’avait plus dansé de Sacre.
Le foyer, théâtre de la violence

Exit l’Élue offerte en sacrifice pour assurer le renouveau de la terre. Mats Ek imagine un mariage arrangé, une jeune femme livrée par ses parents à un promis qui ne semble guère plus enthousiaste qu’elle. Autour d’eux, une communauté impose ses rites, distribue les rôles et veille au respect des traditions. En fond de scène, des silhouettes d’objets dessinent les contours d’un salon en perspective. Imaginé par Marie-Louise Ekman, cet intérieur bourgeois inscrit la cérémonie dans un univers domestique où les conventions familiales semblent avoir force de loi.
Dans leurs costumes rose poudré, aux allures de kimonos, les danseurs composent une assemblée aussi élégante qu’inquiétante. Les coupes géométriques et les manches évasées donnent aux silhouettes une ampleur sculpturale. Sous ces étoffes cérémonielles, les corps grondent, prêts à déborder du cadre qui leur est imposé.
La violence à fleur de corps
Mats Ek malmène avec jubilation les canons académiques. Les pliés s’enfoncent, les pieds se fléchissent, les dos se cambrent, les bras se déploient dans des directions inattendues. Les danseurs bondissent, se heurtent, se repoussent. Suspendues à l’horizontale, jambes tendues, bras ouverts, les femmes semblent un instant échapper à la pesanteur. La violence est partout, inscrite dans les rapports entre les êtres, jusque dans les gestes les plus ordinaires. Elle est inhérente à ce rituel qui, sous couvert de tradition, impose sa loi aux individus. L’humour affleure, grinçant, parfois cruel, sans jamais en atténuer la brutalité.
Dans la fosse, l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, dirigé par Christoph Altstaedt, joue au cordeau la partition de Stravinski. Les percussions claquent, les cuivres grondent, accompagnant les affrontements et les élans contrariés. Au milieu de cette agitation, les deux jeunes promis tentent de se rapprocher, de trouver leur place. Lorsque les costumes tombent et que le décorum s’efface, ils se retrouvent presque nus, débarrassés des signes de leur appartenance. Dans cette intimité soudain dépouillée, une tendresse fragile laisse entrevoir la possibilité d’un choix. Mais l’irruption de la troupe vient aussitôt contrarier cet élan. Hommes d’un côté, femmes de l’autre, le groupe se reforme, rappelant le poids des conventions auxquelles les deux jeunes gens tentaient d’échapper.
Deux maisons, deux mondes

Au printemps 2025, au Palais Garnier, les deux chorégraphes partageaient déjà l’affiche. Mats Ek y déployait les névroses domestiques d’Appartement. À Lyon, leur rencontre prend une autre résonance. Chez Sharon Eyal, la maison se laisse envahir par les pulsations du dehors. Les individualités se fondent dans le groupe, les corps s’attirent et se repoussent, pris dans une agitation sans répit. Chez Mats Ek, la communauté dicte sa loi et enferme les êtres dans des traditions dont ils cherchent à s’affranchir. D’un côté, la fièvre d’un monde qui ne s’arrête jamais. De l’autre, le poids d’un ordre ancien qui refuse de céder.
D’une pièce à l’autre, le Ballet de l’Opéra de Lyon affirme une identité qui ne tient à aucune esthétique particulière, mais à cette liberté de se réinventer au gré des rencontres et des répertoires
Envoyé spécial à Lyon
Le Sacre du printemps / House
Opéra de Lyon
Du 3 au 14 novembre 2026
Durée : 1 h 50 avec entracte
Tournée
3 décembre 2026 au Théâtre Le Forum, Fréjus, dans le cadre du Festival de Danse Cannes Côte d’Azur
9 décembre 2026, Auditorium, Opéra de Dijon
4 au 17 janvier 2027 au Théâtre des Champs-Élysées, Paris, dans le cadre de TranscenDanses
27 au 30 janvier 2027 à la MC2 Grenoble
17 et 18 février 2027 au Centro Cultural de Belém, Lisbonne (Portugal)
24 février 2027 au Teatro Reggio Emilia (Italie)
House
Chorégraphie de Sharon Eyal
Assistant chorégraphique – Léo Lérus
Musique d’Ori Lichtik
Costumes de Maayan Goldman
Lumières d’Alon Cohen
Le Sacre du printemps
Chorégraphie de Mats Ek
Musique :d’Igor Stravinski
Scénographie et costumes de Marie-Louise Ekman
Lumières de Linus Fellbom
Répétiteurs – Antonio Castilla et Ana Laguna
Orchestre de l’Opéra de Lyon sous la direction de Christoph Altstaedt
Avec les danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon.



