Que représente pour vous cette première programmation dans le festival Mois Kréyol ?
Nadia Chonville : Je connais bien sa directrice artistique, Chantal Loïal : c’est une figure majeure de la valorisation dans l’Hexagone de nos esthétiques et de nos expressions antillaises. C’est donc un honneur pour moi que le Kabarè Z soit associé à ce festival. Le Carreau du Temple soutient des esthétiques qui nous parlent. Il accueille des personnalités comme Soa de Muse et Rébecca Chaillon avec lesquelles nous entretenons un compagnonnage artistique.
Comment est né Kabarè Z ?

Nadia Chonville : La troupe a été fondée en novembre 2025, à la suite d’une résidence de recherche et de création au Palais de Tokyo, en partenariat avec Chaillot-théâtre national de la Danse. En Martinique, des artistes pratiquent le cabaret, mais aucune scène n’était dédiée à ces expressions. C’est pourtant essentiel dans un territoire aussi marqué par le racisme, l’homophobie et la transphobie.
En tant qu’intellectuelle féministe, je considère que le cabaret est un espace propice à la déconstruction des discriminations. Il s’y déploie une radicalité du geste et du propos qui amène le public à un trouble, à un questionnement des marges.
Quelles difficultés avez-vous eues à surmonter ?
Nadia Chonville : D’abord expliquer que nous n’allions pas danser le French cancan ! Il a fallu faire comprendre la démarche. Nous avions tout à construire, mais cette page blanche était aussi une chance, parce qu’elle nous permettait d’éviter la copie et la caricature. Les Parisiennes ont eu leurs gestes émancipateurs et nous avons les nôtres que nous revendiquons. Nous, nous ne levons pas la jambe très haut, nous sommes au contraire très ancrées dans le sol et nous bougeons les hanches. On appelle cela le back it up, un pas issu du dancehall, une danse caribéenne très populaire.
Ensuite, nous avons dû convaincre les institutions que le projet méritait d’être soutenu. La Saison Cabaret, portée par le ministère de la Culture, a été déterminante pour faire reconnaître l’intérêt de développer une filière sur le territoire.
Comment se construit le spectacle entre les numéros et votre rôle de maîtresse de cérémonie ?

Nadia Chonville : Les artistes proposent des numéros que la metteuse en scène Daniely Francisque organise comme une cheffe d’orchestre. En tant que maîtresse de cérémonie, je fais le lien entre ces propositions, notamment grâce à la poésie et à des textes qui se construisent au fil de la création. Certains sont écrits peu avant les répétitions ; d’autres prennent la forme de lectures performées que nous avons expérimentées et finalement conservées.
Sur scène, vous apparaissez sous les traits de Klochèt. D’où vient cet alias ?
Nadia Chonville : Comme pour beaucoup d’artistes de cabaret, mon inspiration première, c’est moi-même. Un personnage de cabaret équivaut à l’artiste puissance dix. Quand je suis Klochèt, je ne cesse pas d’être Nadia Chonville. Je suis Nadia débarrassée d’un certain nombre de normes qui peuvent contraindre mon expression poétique dans ma vie quotidienne. Sur scène, je peux m’exprimer avec toute mon intensité. Le milieu militant LGBT martiniquais m’a surnommée ainsi car je ne m’impose pas. Mais lorsqu’on a besoin de moi, les personnes concernées savent qu’il leur suffit de claquer des doigts pour que j’apparaisse. Comme avec la fée Clochette !
Au départ, vous n’aviez pas prévu de performer autant…
Nadia Chonville : Quand j’ai fondé le Kabarè Z, je voulais diriger, produire et écrire, sans forcément être au plateau. Je ne suis pas comédienne. Des amis du monde du cabaret m’ont aidée à comprendre que ce qu’on attend de moi en tant qu’autrice, ce sont mes textes, ma présence et mes idées.
Comment conciliez-vous les dimensions festive et revendicative ?

Nadia Chonville : On vient au cabaret pour se divertir, pour s’amuser, mais il y a aussi un moment où l’on parle de l’actualité et de sujets sérieux. L’idée est de donner de l’énergie aux militants et de les encourager à entrer en résistance, notamment face à la montée de l’extrême droite.
À quoi fait référence le Z dans Kabarè Z ?
Nadia Chonville : C’est l’initiale de Zanmi qui évoque l’adelphité en martiniquais. Et c’est aussi le nom de l’association qui porte le projet artistique. En créole, les mots sont épicènes. Si on devait traduire Kabarè Z en français, on dirait « le cabaret des ami.es ».
En janvier 2027, au Manège à Reims vous présenterez également un projet autour de l’œuvre de Valérie John. En quoi consistera-t-il ?
Nadia Chonville : Il s’agit d’un numéro de mapping chorégraphié. Une création de cette grande artiste martiniquaise, actuellement mise à l’honneur au Palais de Tokyo, sera projetée sur le corps d’une danseuse en mouvement. Nous honorerons cette plasticienne tout en nous interrogeant sur la capacité de danses comme le back it up ou le shatta, souvent considérées comme obscènes, à contribuer à une réappropriation par les femmes de leur corps. Une sorte de matrimoine au carré.
Kabarè Z de Nadia Chonville
Les 4 et 5 novembre 2026 au Carreau du Temple dans le cadre de la programmation du festival Mois Kréyol.
Durée 1h20
Tournée 2027
29 et 30 janvier 2027 au Manège, scène nationale de Reims
Direction artistique : Nadia Chonville
Assistant conception artistique : Guillaume Ruffin
Mise en scène : Stessy Emelie
Autrice et maîtresse de cérémonie : Nadia Chonville
Avec : Rajah the Mpress (danse et drag), Abéni (danse), Joh Lala (chant et drag), Israelle Lagier (tambour bèlè), Sélène Saint-Aimé (contrebasse/chant)
Guest : Soa de Muse
Créations capillaires : Séphora Joannes
Costumes : Juliana Jody
Décor : Stéphanie Destin



