Comment le spectacle vivant est-il entré dans votre vie, jusqu’à devenir une évidence ?
Géraldine Chollet : Enfant, ma mère nous emmenait au Cirque Knie et aux spectacles d’Holiday on Ice. Puis la télévision a pris le relais. Les clips musicaux des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix débordaient de danseurs, les émissions de variétés du samedi soir aussi, et cette présence des corps me fascinait déjà. J’ai commencé la danse vers quinze ans, comme un simple loisir. Très vite, je suis tombée amoureuse de cette pratique. C’est devenu quotidien, presque vital.
À vingt ans, je suis partie au Laban Centre, à Londres. Je venais d’un milieu où le métier d’artiste n’existait pas vraiment, alors je me racontais que ce départ me permettrait simplement d’attendre avant d’intégrer une formation d’éducatrice spécialisée. Finalement, je suis restée trois ans. En rentrant, ma timidité m’a rattrapée. Elle me paralysait en audition. J’ai eu quelques contrats mais c’était difficile. Je me suis mariée, puis j’ai arrêté de danser à vingt-six ans.
Et pourtant, la danse revient. Par quel chemin ?

Géraldine Chollet : À trente ans, je me suis retrouvée seule, sans emploi, avec un enfant. C’est un moment où l’on est obligé de regarder ce qui a réellement compté dans sa vie. La danse était le seul endroit où je me sentais pleinement à ma place.
Je savais aussi qu’on ne commence généralement pas une carrière de danseuse à cet âge. J’ai donc cherché une pratique que je pourrais transmettre. Je me suis souvenu du Gaga que j’avais découvert au travers d’amis étudiants au Laban. À l’époque, il n’existait pas de véritable formation, mais Ohad Naharin a accepté de me former. Je suis partie en Israël. Cette transmission m’a reconstruite autant qu’elle m’a appris un langage. Enseigner cette pratique m’a redonné confiance, puis l’envie de repasser des auditions. J’ai finalement véritablement commencé ma carrière de danseuse professionnelle à trente-deux ans.
À quel moment naît le désir d’écrire vos propres pièces ?
Géraldine Chollet : Les élans de création ressemblent à des urgences. Ce sont des choses qui montent et qui demandent à être formulées. Ma première pièce remonte à une quinzaine d’années. Avec ma timidité, il m’a fallu du temps avant d’oser exposer quelque chose qui m’appartenait.
J’aime autant mettre une forme au monde que me mettre au service de l’écriture d’autres artistes. Je n’ai jamais nourri l’ambition de devenir chorégraphe. Des désirs sont apparus. Je les ai suivis. Puis d’autres sont venus. Je vis cela comme une succession d’appels auxquels je réponds.
Quelles rencontres ont été déterminantes dans ce parcours ?
Géraldine Chollet : Ohad Naharin a profondément transformé mon rapport au mouvement. Tout à coup, mon corps trouvait naturellement son chemin à l’intérieur du cadre qu’il proposait. J’ai appris avec lui qu’il était possible de créer depuis le plaisir, l’élan, la joie, sans nécessairement passer par la souffrance.
Jessica Huber, à Zurich, m’a ouvert une autre porte. Sa douceur, son regard affûté et sa confiance m’ont permis d’oser laisser ma sensibilité apparaître et en faire une ressource et une force.
Émilie Charriot a constitué une autre étape essentielle, autant dans mon travail d’interprète que dans mon regard sur la création. À chaque rencontre, quelque chose s’est déverrouillé. J’ai gagné en confiance, j’ai davantage assumé ce que j’avais envie de faire. Surtout, j’ai découvert mon propre univers créatif. Le regard de l’autre agit parfois comme un révélateur de ce qui sommeillait déjà en soi.
D’où viennent ces appels dont vous parlez ?

Géraldine Chollet : Ils naissent toujours de questionnements très personnels. Être vivant, être humain, être au monde, ces questions m’accompagnent en permanence.
Ensuite arrivent les livres, énormément de livres, puis la musique. Ces deux matières nourrissent presque tout. Une phrase, une image ou une chanson peuvent suffire à déclencher un mouvement.
Comment ce matériau devient-il une pièce ?
Géraldine Chollet : Je commence par collecter. J’empile tout ce qui entre en résonance avec la question qui m’habite. Des playlists, des livres, des textes, des images, des reels instagram que je collecte. Je m’immerge dans cette matière jusqu’à une forme de saturation.
Puis j’entre au studio. Une ligne finit toujours par apparaître, nourrie par toutes ces couches invisibles qui continuent de travailler en moi. Je cherche alors des qualités de corps. J’écris des séquences de mouvement de manière très intuitive, avec une confiance absolue dans tout ce que j’ai absorbé auparavant. Je propose aussi des canevas d’écritures aux interprètes que je compose ensuite en séquence, sur un principe de patchwork, de collage.
J’accumule beaucoup de matière avant de prendre du recul. J’observe ce qui se dessine, puis je commence à tisser. Je reprends parfois des motifs de mouvement aperçus ailleurs avant de les laisser traverser mon propre corps. Peu à peu se construit un mélange d’actions, de gestes et d’esthétiques glanés au fil de ces recherches. Le tissage et la spatialisation occupent une place essentielle dans mon écriture. Les choses s’imbriquent, se superposent, se répètent sans jamais revenir exactement à l’identique.
La musique semble indissociable de votre travail.
Géraldine Chollet : Elle est présente dès le début. Mon corps lui répond immédiatement. La bande-son n’habille jamais les danseur.euse.x.s. Elle constitue une présence à part entière, c’est un interprète supplémentaire.
Nous lui consacrons énormément de temps. Nous la pensons comme un paysage qui emmène les spectateurs, mais aussi comme une expérience physique capable de les traverser. Elle raconte un chemin autant qu’elle agit sur les sensations.
Comment choisissez-vous vos interprètes ?

Géraldine Chollet : Je cherche un rapport au groove, des corps percussifs, une manière de bouger qui m’allume immédiatement. Ce sont des personnes avec une physicalité dense, animale, qui irradient une énergie forte sans avoir besoin d’accomplir de grandes actions. Chacun.e.x d’elleux est capables de tenir seules un plateau.
En même temps, ces personnes possèdent une profonde gentillesse et savent faire de la place aux autres. C’est cette amplitude qui m’intéresse. Elles peuvent être d’une puissance incroyable tout en étant capable d’une grande délicatesse. Quelque chose de féroce et de tendre cohabite en elles. C’est précisément cela qui me touche.
Comment est née votre nouvelle pièce, La tendresse du ventre de la baleine ?
Géraldine Chollet : La pièce a mûri pendant deux ou trois ans. Tout est parti d’une réflexion autour de l’individuation, cette manière de devenir pleinement soi tout en appartenant à un collectif. Comment se différencier sans rompre avec les autres ? Comment préserver une capacité de solidarité tout en affirmant sa singularité ? Cette question ne m’a plus quittée.
À un moment, j’ai écouté un séminaire de Jean-Yves Leloup consacré au récit de Jonas. Sa lecture de ce texte m’a profondément bouleversée. Ensuite sont venus nourrir la création Le Mythe de la normalité, de Gabor Maté, puis le livre Jonas de la théologienne Francine Carillo que nous avons étudié avec les interprètes pendant les répétitions.
Au-delà de ces références, la pièce interroge aussi notre héritage occidental et chrétien. Nous grandissons tous à l’intérieur d’un ensemble de règles, de récits et de visions du monde. Je cherche à comprendre ce qui, dans cet héritage, demeure porteur de vie et ce qui, au contraire, devient aliénant. Au fond, la question reste toujours la même : comment devenir soi sans cesser d’être avec les autres ?
Le récit de Jonas convoque inévitablement la foi et le christianisme. Quelle place leur accordez-vous ?
Géraldine Chollet : Je distingue deux christianismes. Le premier est un christianisme politique, devenu une structure de pouvoir et de domination. Il repose sur le péché, la culpabilité et la dette. Tu nais mauvais, donc tu dois payer.
L’autre est un christianisme mystique, qui me touche profondément. Il affirme que chacun est créé à l’image de Dieu et porte donc en lui une puissance créatrice. Les êtres humains créent en permanence, qu’ils en aient conscience ou non. Tout le chemin consiste à reconnaître ce que l’on crée pour pouvoir choisir. Créer pour la vie ou créer pour la mort.
J’ai grandi dans un environnement religieux très présent. Je garde l’intuition qu’il existe quelque chose de profondément vivant et libérateur dans cet religion dont toute la théologie peut être résumée dans une phrase: « Aime ton prochain comme toi-même. » Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de revisiter ces racines. Que gardons-nous ? Que choisissons-nous de laisser derrière nous ? Le message du Christ continue de me toucher, mais son instrumentalisation au service de la domination et de l’asservissement me révolte.
Vous revenez pour la troisième fois à la Sélection suisse en Avignon. Que représente ce rendez-vous ?

Géraldine Chollet : La Sélection Suisse offre une visibilité très particulière. En quelques jours, nous pouvons montrer notre travail à une grande diversité de programmateurs, de professionnels et de spectateurs venus d’horizons très différents. C’est aussi un accompagnement précieux. Nous nous sentons réellement soutenus pour que les spectacles rencontrent leurs publics.
J’ai découvert cette aventure comme interprète, lors de la toute première édition, aux côtés d’Émilie Charriot. Aujourd’hui, j’y reviens avec ma propre création. Le fait de jouer à la Chartreuse ajoute encore une dimension particulière. Présenter, dans un ancien monastère, une pièce qui interroge précisément notre rapport à la tradition et à l’héritage spirituel crée une résonance assez belle. C’est d’autant plus émouvant que ma précédente venue avait déjà lieu ici. Une forme de continuité s’est installée.
Le circuit suisse reste relativement restreint. Avignon permet-il aussi de confronter votre travail à d’autres regards ?
Géraldine Chollet : Oui, et c’est essentiel. La Suisse est un territoire très riche, mais le réseau demeure petit. À Avignon, tout change d’échelle. Des personnes venues d’autres cultures regardent une pièce profondément nourrie de mes propres racines. Elles y projettent d’autres références, d’autres histoires, d’autres imaginaires. Ce déplacement m’intéresse énormément. Il transforme la façon dont le spectacle est reçu, mais aussi la manière dont je le regarde moi-même. Présenter une création loin de chez soi la met à l’épreuve. J’aime cette mise à l’épreuve.
La tendresse du ventre de la baleine de Géraldine Chollet
La Chartreuse de Villeneuve lez Avignon dans le cadre de la Séléction suisse en Avignon Avec les rencontre(s) d’été de la Chartreuse – Festival Off Avignon
du 16 au 19 juillet 2026
durée 1h10
Tournée
17 et 18 novembre 2026 au Carreau du Temple dans le cadre du Swiss dance Week, Paris
19 janvier 2027 au LAC Lugano Cultura e Arte
Concept et chorégraphie de Géraldine Chollet
Chorégraphie en collaboration avec les danseur·euses -Jessica Tamsin Allemann, Johanna Robyn Closuit, Karine Dahouindji, Victor Dumont, Bilal El Had, Bast Hippocrate, Maïté Maeum Jeannolin, David Zagari
Danseur·euses extras – Alice Gratet, Mélissa Guex, Eléonore Heiniger
Voix et guitare ) Billie Bird
Dj – Iman Waser/MÂNAA
Dramaturgie d’Adina Secretan & Jessica Huber
Création lumière Sde elim Dir Melaizi
Costumes de Maarten Van Mulken assisté de Claire Nicholas
Conseils scénographie – Sarah André, Thérèse Weibel
Assistanat – Trân Tran, Tamara Lysek
Régie son – Raphaël Raccuia
Régie lumière – Victor Schwab
Direction technique – Nidea Henriques



