Sandrine Bonnaire dans 4.48 PSYCHOSE de Sarah Kane, mise en scène de Jacques Osinski © Pierre Grosbois

Sandrine Bonnaire, l’aventure des mots

Révélée à quinze ans par Maurice Pialat, la comédienne a construit, film après film, l'une des trajectoires les plus singulières du cinéma français. Après L'Amante anglaise en 2024, elle retrouve Jacques Osinski et le Théâtre de l'Atelier pour se confronter, seule en scène, à 4.48 Psychose de Sarah Kane.
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La voix est claire, posée, traversée d’une grande douceur. Sandrine Bonnaire parle simplement, sans apprêt. De l’échange se dégage une curiosité intacte, un goût évident pour la vie et ce qu’elle peut encore lui réserver. Elle aime aller voir ailleurs, tenter ce qu’elle connaît moins, quitte à prendre quelques risques. Une façon d’avancer qui raconte aussi son parcours.

Très vite, le métier revient dans la conversation. Celui qu’elle a appris sur le tas, sans école ni cours de théâtre, depuis À nos amours, le film de Maurice Pialat qui la révèle en 1983. Plus de quarante ans ont passé, sans émousser l’envie d’essayer autre chose. Le cinéma l’accompagne depuis l’adolescence, mais la scène lui apporte aujourd’hui une énergie et une liberté nouvelles. Et surtout ce plaisir, dont elle parle avec gourmandise, de se laisser porter par les mots.

Comédienne par accident
Sandrine Bonnaire dans À nos amours de maurice Pialat © Gaumont/Films du Livradois

Actrice, elle l’est pourtant devenue presque par hasard. Elle a quinze ans lorsqu’une de ses sœurs répond à une annonce, davantage pour gagner un peu d’argent de poche que par envie de cinéma. Une autre veut faire de la figuration. Sandrine Bonnaire accompagne le mouvement et se retrouve devant Maurice Pialat. « Mon désir d’être comédienne n’était pas complètement là, reconnaît-elle. »

C’est pourtant elle que le cinéaste choisit pour un premier rôle. Le projet ne se monte pas. Quelques mois plus tard vient À nos amours. Le succès est immédiat et, en 1984, le César du meilleur espoir féminin accélère encore les choses. « J’ai continué à faire des films sans vraiment savoir que j’avais envie de faire ce métier, se souvient-elle. » Elle n’était pas très à l’aise à l’école, ne connaissait rien ou presque au cinéma. Les propositions arrivent, les tournages s’enchaînent. Elle apprend en faisant.

La fleur et l’arbre

Parmi les rencontres qui ont construit son jeu, deux figures dominent. La première reste Maurice Pialat, auprès duquel la jeune femme, encore novice, acquiert une méthode dont elle ne s’est jamais départie. Aux répétitions, elle donne la couleur d’une scène mais retient l’émotion pour la prise. « Il faut savoir garder l’émotion pour l’instant où ça tourne, explique-t-elle. » Une manière de préserver le lâcher-prise, de ne pas se laisser enfermer par le contrôle ou la peur de l’image que l’on renvoie. Avec une règle qui ne l’a jamais quittée. « Avant tout, il faut qu’on y croie. »

Puis vient Agnès Varda et Sans toit ni loi. Elle aime résumer le chemin parcouru entre les deux cinéastes d’une formule. « J’étais une fleur avec Pialat et je suis devenue un arbre avec Varda. » Avec Mona, son rôle dans le film, la jeune actrice prend racine. Le public la regarde autrement. « Je crois que les gens se sont dit, bon voilà, c’est une actrice finalement. » Le rôle lui vaudra en 1986 le César de la meilleure actrice.

L’art de durer
Sandrine Bonnaire dans Sans toi ni loi d’Agnès Varda © Film A2 / Filmfour LTD

Sans école ni cours de théâtre, Sandrine Bonnaire apprend devant la caméra. Elle bénéficie aussi des conseils de Serge Rousseau, l’agent que lui présente Pialat et dont une phrase est restée gravée. « L’important, c’est de durer. » Elle connaît alors peu les cinéastes et se fie à lui pour l’aider à choisir ses projets.

Claude Sautet, Claude Chabrol, Jacques Rivette et bien d’autres suivront. Surtout, elle échappe aux emplois convenus. « On m’a offert de vrais rôles, de vrais personnages qui avaient du caractère. » Des marginales, des combattantes, des femmes qui ne se résument pas au regard posé sur elles. « C’est aussi ce qui m’a fait perdurer. »

Elle regarde pourtant sans illusion un milieu qui laisse moins de place aux actrices à mesure qu’elles vieillissent. Le constat dépasse d’ailleurs, selon elle, le cinéma. À bientôt soixante ans, elle observe un monde gagné par le jeunisme, où trouver sa place devient plus difficile pour les femmes.

Actrice, un travail

Parmi tous ces rôles, certains ont laissé une empreinte plus profonde et furent plus difficiles à quitter. Elle cite À nos amours, Sans toit ni loi, La Cérémonie, Est-Ouest ou encore Un cœur simple. Des personnages très différents, portés aussi par des tournages dont elle garde le souvenir de l’intensité. « Ce sont des films qui ont compté pour le public, et aussi pour moi. »

Pour autant, jamais ils n’ont débordé sur sa vie. Sandrine Bonnaire a toujours veillé à maintenir cette frontière. Être comédienne reste un travail dont elle sait se détacher. À ses filles, lorsqu’elles étaient enfants, elle disait d’ailleurs qu’elle partait travailler plutôt que jouer. Une façon très concrète de remettre le métier à sa place. Une fois la journée terminée, pas question de ramener ses personnages avec elle. « Quand je reviens d’une journée de travail, je ferme un peu la boutique, je passe à autre chose. » Elle retrouve alors son quotidien, dont elle a besoin pour repartir le lendemain. Cette coupure n’empêche pas un texte ou une phrase de continuer à l’accompagner, mais elle tient à préserver ce qui existe en dehors des plateaux. « Il faut être dans la vie. Si on n’est que dans le métier, on n’arrive pas à se renouveler. »

La distance est essentielle. Parce qu’un acteur ne peut pas vivre uniquement dans son milieu, mais aussi parce que le jeu se nourrit de ce qui existe ailleurs. « Notre fonction, c’est d’apporter la vie sur quelqu’un qu’on ne connaît pas. » Alors elle regarde, observe les autres, reste attentive à ce qui l’entoure. Tout ce qui, un jour ou l’autre, pourra nourrir un personnage.

L’appel des planches
L’odeur des planches d’après le roman autobiographique de Samira Sedira, mise en scène de Richard Brunel © Jean-Louis Fernandez

Le théâtre est longtemps resté en marge de son parcours. Jusqu’à ce que son goût de l’aventure et l’envie d’aller voir ailleurs finissent par l’y ramener. « C’est un domaine que je connaissais peu, dit-elle. » Elle y trouve surtout une énergie nouvelle. Le contraste avec le cinéma la frappe. Après une journée de tournage, elle rentre épuisée. Une représentation, au contraire, lui donne « un peps énorme ». Et puis la scène lui offre aujourd’hui la possibilité de se surprendre. « J’ai l’impression d’avoir un peu fait le tour, et je ne sais pas bien comment me renouveler au cinéma, alors qu’au théâtre, il me semble que tout est encore un peu vierge. »

Le constat n’a rien d’un adieu au septième art. Elle le précise aussitôt. Mais elle regrette un cinéma devenu, à ses yeux, de plus en plus technique, où l’image et l’appareillage prennent parfois le pas sur l’acteur. Les attentes s’allongent, les scènes se morcellent, les élans se brisent entre deux plans. « Sur un plateau de tournage, vous ne jouez même pas une scène dans son entièreté. » Le théâtre lui rend précisément cette continuité. Un rôle s’y déploie du premier au dernier mot, sans montage pour venir le recomposer.

Cette liberté a aussi ses exigences. « Vous êtes votre propre instrument, votre propre chef d’orchestre. » D’un soir à l’autre, le rythme bouge avec ce que l’on apporte en entrant sur scène, une humeur, une fatigue, une mauvaise nuit. La mise en scène fixe un cadre, mais à l’intérieur, rien n’est jamais tout à fait identique. Le public, lui aussi, influe sur le jeu. « Il vous corrige d’une certaine manière. » Une écoute qui faiblit suffit à signaler qu’un passage demande à être repris. Elle l’a éprouvé avec L’Amante anglaise, où de petites trouvailles sont apparues au fil des représentations, affinant peu à peu sa partition. C’est aussi ce qu’elle aime sur les planches. Rien n’y est jamais complètement figé. « Au cinéma, une fois que c’est dans la boîte, c’est fini. »

Sa première expérience remonte à sa jeunesse, sous la direction de Bernard Sobel, dans La Bonne Âme du Se-Tchouan. Quatre heures de Brecht et deux rôles, une femme et un homme. Elle s’y jette « corps et âme ». Puis s’éloigne des planches pendant vingt-quatre ans. Devenue mère, elle ne veut pas renoncer à ses soirées auprès de ses enfants. Elle y reviendra avec un texte de Jean-Claude Carrière mis en scène par Ladislas Chollat. Depuis, un sujet, un metteur en scène ou simplement la curiosité peuvent suffire à la décider.

Dans les pas de Duras
L'amante anglaise de Marguerite Duras, mise en scène de Jacques Osinski © Pierre Grosbois
L’amante anglaise de Marguerite Duras, mise en scène de Jacques Osinski © Pierre Grosbois

La rencontre avec Jacques Osinski passe d’abord par Marguerite Duras. Lorsqu’il lui propose L’Amante anglaise, elle ne connaît pas son travail. Avant d’accepter, elle va voir sa mise en scène de Fin de partie. Sa direction d’acteurs la convainc. Un lien inattendu les rapproche aussi. l’artiste est le fils d’Évelyne Ker, qui interprétait la mère de Sandrine Bonnaire dans À nos amours. « Ça m’a beaucoup touchée, glisse-t-elle. »

Dans Claire Lannes, meurtrière inspirée d’un fait divers, elle regarde d’abord la femme plutôt que le crime. Une épouse dominée par son mari, rêveuse dans son jardin, que personne ne regarde ni n’écoute vraiment. Restée attachée à un amour ancien, enfantine par endroits, elle peut aussi décrocher soudainement de la réalité.

Sandrine Bonnaire pense alors à Sophie, son personnage dans La Cérémonie, mais aussi à sa sœur Sabine. Elle puise dans ce qu’elle connaît de certains comportements autistiques pour trouver de minuscules gestes, des répétitions, une façon de quitter soudain le présent. Autant de détails presque imperceptibles qui nourrissent peu à peu sa partition sur les planches du Théâtre de l’Atelier.

Sarah Kane à bras-le-corps
Sandrine Bonnaire dans 4.48 PSYCHOSE de Sarah Kane, mise en scène de Jacques Osinski © Pierre Grosbois

La voici désormais face à l’ultime pièce de Sarah Kane. Avec 4.48 Psychose, toujours sous la direction de Jacques Osinski, Sandrine Bonnaire s’attaque à une partition qui l’impressionne autant qu’elle l’attire. Le seule-en-scène ne lui est pas inconnu. Elle a déjà porté L’Odeur des planches de Samira Sedira sous la direction de Richard Brunel en 2014. Mais l’enjeu est différent.

4.48 Psychose est devenu un texte majeur du théâtre contemporain, énigmatique, fragmentaire, parfois abstrait. Il porte aussi le souvenir de quelques interprétations marquantes. En France, celle d’Isabelle Huppert, dirigée par Claude Régy aux Bouffes du Nord en 2002, reste une référence. La pièce a été montée depuis, mais la voir aujourd’hui portée par une actrice de cette envergure, dans un grand théâtre parisien, ravive inévitablement ce souvenir.

Bonnaire ne cherche pourtant pas à marcher dans ces traces. La nouvelle traduction de Vanasay Khamphommala, publiée en 2024, ouvre d’autres chemins. « Il faut le ramener à une forme de concret », explique la comédienne. Avec Jacques Osinski, elle choisit d’incarner une femme et de l’ancrer dans quelque chose de très physique. Là où elle perçoit la proposition de Régy avec Huppert comme plus cérébrale et analytique, elle suit son instinct. « C’est une punk, c’est une femme frondeuse, c’est une femme qui a quelque chose de rock en elle. » Elle la voit énergique, audacieuse, pleine d’aplomb. Et refuse surtout de réduire la pièce à la disparition de son autrice. « Ce n’est pas un texte sur le suicide, au fond, c’est bien plus lumineux que ça. »

Certains passages, faits de mots très courts qu’elle doit enchaîner rapidement, lui demandent une précision presque musicale. Elle les répète en marchant, en allant faire ses courses, jusque sur le chemin du boucher. Sarah Kane s’invite ainsi dans le quotidien, sans que le personnage envahisse celle qui le joue.

Un voyage avec les mots
Sandrine Bonnaire dans 4.48 PSYCHOSE de Sarah Kane, mise en scène de Jacques Osinski © Pierre Grosbois

C’est peut-être là que se niche aujourd’hui son désir de théâtre. Dans la langue. Au cinéma, dit-elle, l’image et le montage peuvent prendre le relais. Sur scène, les mots restent au centre. À l’actrice de les faire entendre et de leur donner vie. « La beauté du théâtre, ce sont les mots. » Les planches lui offrent encore bien des chemins à emprunter. « C’est un beau voyage, je pense, avec les mots. »

Avec 4.48 Psychose, à l’affiche du Théâtre de l’Atelier du 24 septembre au 15 novembre, Sandrine Bonnaire poursuit ce voyage. Après plus de quarante ans devant les caméras, elle trouve dans le théâtre moins un refuge qu’une autre manière d’exercer son métier. Et, surtout, de continuer à se surprendre.


4.48 Psychose de Sarah Kane
Théâtre de l’Atelier
du 24 septembre au 15 novembre 2026
durée 1h20

Mise en scène de Jacques Osinski
Avec Sandrine Bonnaire
Et avec la participation de Frédéric Leidgens

Traduction de Vanasay Khamphommala © L’Arche Éditeur
Scénographie – Vidéo – Yann Chapotel
Lumières de Catherine Verheyde
Dramaturgie de Marie Potonet

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