© Christophe Raynaud de Lage

La Chair est triste, hélas : La « grève du sexe » comme échappatoire nécessaire au modèle hétérosexuel

En ouverture de saison, au Théâtre de l’Atelier, Ovidie met en scène son texte et fait entendre son cri libérateur par la voix grave, chaude et engagée d’Anna Mouglalis.
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Un plateau nu laisse apparaître la cage de scène, grise, belle, décatie. Des lamelles de tissu fractionnent l’espace. Et soudain surgit une voix immédiatement reconnaissable, celle d’Anna Mouglalis. Elle brise le silence. Crue et tranchante, elle dit tout haut, sans fard ni complexe, ce que beaucoup de femmes pensent tout bas.

Un manifeste radical porté par une voix singulière
© Christophe Raynaud de Lage

Depuis six ans, Ovidie – incarnée ici par Anna Mouglalis – a choisi de faire la grève du sexe. Une décision venue progressivement, avant de s’imposer comme une évidence. Elle commence par arrêter de « sucer », refusant de donner du plaisir à ses partenaires masculins en échange d’une caresse, d’une approbation ou d’un acte vite expédié. La sexualité, comme tant d’autres domaines, n’a fait que renforcer le modèle patriarcal et la soumission des femmes aux hommes.

Comment lutter contre les injonctions ? Être belle, s’épiler, raffermir son corps, sentir bon… Tous ces rituels n’ont d’autre but que d’asservir les femmes au désir masculin hétérosexuel. Sur le marché sociétal, leur valeur reste conditionnée à leur « baisabilité ». Tant qu’elles plaisent, elles existent dans le jeu. Dès que leur côte décline, elles sont remplacées par plus jeunes, plus fermes, plus désirables. Face à cette équation, la grève du sexe devient une échappatoire. Non pas un chemin vers l’égalité – évidemment impossible dans un système dominé par les hommes –, mais une libération. Ne plus se torturer pour plaire.

Une charge frontale, sans concession ni nuance

En divisant le monde hétérosexuel entre ceux qui « baisent mal » – les hommes – et de facto les « mal baisées » – les femmes –, Ovidie frappe fort et percute quelques évidences – encore faut-il vouloir regarder de plus près les rapports entre les deux sexes. Elle ne cherche pas la nuance, mais assume une conviction implacable. C’est la force de ce texte radical. Convaincue, Anna Mouglalis l’incarne avec intensité et le défend de tout son corps, de toute son âme. 

Face à un public globalement acquis, certains hommes en prennent pour leur grade. La plupart, bons joueurs, acceptent la condamnation, d’autres – rares – quittent la salle sans panache et quelques grincements de siège. Mais, peut-être, dans un coin de leur tête, laissent-ils le message faire son chemin.

La charge est vive, directe, relevée de drôlerie et de pertinence. On peut néanmoins regretter une mise en scène austère, parfois trop sèche, malgré la présence habitée et irradiante d’Anna Mouglalis. Le montage vidéo, censé rythmer ce manifeste, intervient de manière intempestive et superflue, parasitant quelque peu l’écoute. C’est dommage, car le texte – publié en 2023 aux éditions Julliard pour inaugurer la collection « Fauteuse de trouble » dirigée par Vanessa Springora – se suffit largement à lui-même. Porté par une comédienne tout feu tout flamme, il devient autant un acte militant qu’un cri sincère.


La Chair est triste hélas d’Ovidie
Théâtre de l’Atelier
du 9 septembre au 25 octobre 2025
.
Reprise du 29 janvier au 8 février 2026
Durée 1h05

Tournée
28 et 29 novembre 2025 au Théâtre de la Croix-Rousse

Adaptation et mise en scène d’Ovidie
Collaboratrice à la mise en scène – Marie Fortuit
Avec Anna Mouglalis
Musique / Bande sonore de Geoffroy Delacroix
Montage de Barbara Bascou
Création lumière de Robin Laporte
Scénographie de Grégoire Faucheux
Costumes de Jenn Pocobene

Le texte est paru aux Éditions Julliard

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