Ils sont aujourd’hui, hier ou demain. Peu importe. Ce qui est à venir pourrait être tout le temps. La preuve : au moment de trouver leurs places devant l’écran de projection de la soirée diapo qu’ils s’organisent, aucun des trois personnages ne trouve sa place. Ou plutôt si, mais jamais sans obstruer la vue de son voisin. Un classique de l’absurde situationnel qui éloigne, pense-t-on à cet instant, le projet de sa nostalgie désuète, pour en faire incidemment plus que cela. Un geste politique ? Ou bien métaphysique ? C’est toute la question.
Du petit rien au grand tout ?

En attendant, le trio continue de tourner en rond devant l’écran pour mieux se préparer. Comme une réunion du G7 qui, pour une fois, trouverait son aboutissement. Car même nos benêts du soir finissent par comprendre que l’unique moyen d’observer le monde n’est pas de le faire l’un devant l’autre, mais côte-à-côte.
Une micro-situation qui se retourne au profit de ceux qui l’habitent et lanceraient ainsi malgré eux une pierre au visage du monde. Geste supposément politique autant que théâtral, quand la soirée diapo se transforme en miroir tendu aux personnages de Beckett pour les aider. Leur montrer le chemin vers la clé de la porte – pourtant déjà ouverte – qui les enferme.
Fausse route
C’est tout du moins ce qu’il était possible de projeter avant que la suite n’advienne. Car de politique il est de moins en moins question, à mesure que la pièce avance et que la silhouette du monde ne cesse de rétrécir dans le rétroviseur. Bien assis face à l’écran, les amis regardent défiler leurs existences. Des instants de vie partagés qui le sont de moins en moins, tant personne n’en a le même souvenir.
Quand ce joli étang normand aux yeux de l’une devient un lac chinois à la mémoire de l’autre, cela pourrait être plus que drôle. Tragique même, tant le moment incarne à merveille l’impossibilité de faire communauté. Quand chacun regarde dans le même sens mais que personne n’y voit la même chose, ç’aurait pu être la post-vérité incarnée, ou la fake news détournée, mais non. Tout petit dans le rétroviseur, le monde finit dans l’angle mort, jusqu’à faire de la pièce un joli pas-grand-chose.
Métaphysique du déni

Une poésie du micro, tout au plus, dans l’objet même du désir du collectif BPM (Catherine Büchi, Léa Pohlhammer et Pierre Misfud). C’est amusant, attendrissant même à bien des égards, quand il s’avère que ces amis ne regardent pas plus dans le même sens qu’ils ne se regardent entre eux. Un moment de douceur comique. Un bonbon qui se savoure facilement mais qui était là, juste à côté d’être plus que ça.
Quand ces trois compères auraient pu être des hérauts, ils ne sont que des gentils en plein déni qui disent quelque chose, mais pas suffisamment. Ils affirment un soir encore la mécanique du refus de voir l’évidence comme plus qu’un accident, la dimension fondamentale de l’être humain. Mais le réel n’est-il pas suffisamment prégnant pour nous le dire chaque jour ? Et une pièce ne doit-elle pas nous amener au-delà du vrai pour en défaire les mouvements ? Ici, le Collectif BPM illustre par l’absurde, et c’est doux plutôt que rugueux. Dommage.
La soirée diapo & le roman photo, de Catherine Büchi, Léa Pohlhammer et Pierre Mifsud
Créé le 3 décembre 2024 à la Maison Saint-Gervais – Genève
Vu au Théâtre de l’Atelier – Paris
Du 26 mars au 2 mai 2026
Durée 1h10.
Écriture, conception et interprétation – Catherine Büchi, Léa Pohlhammer et Pierre Mifsud
Création sonore – Andrès Garcìa
Création lumière – Cédric Caradec
Costumes – Aline Courvoisier
Regard extérieur – François Gremaud et Adrien Barazzone
Traitement d’images – Anouk Schneider
Projections graphiques et illustrations – Tassilo Jüdt
Vidéo – Yann Longchamp
Régie générale – Julien Frenois