En ce mois de décembre 2025, La Ferme du Buisson accueille une sortie de résidence. Mais l’histoire, elle, remonte bien plus loin. Dans la France confinée de 2020, Marie-Sophie Ferdane, alors associée à La Comédie de Valence, lançait une série de brèves lectures filmées donnant voix aux mots de Bulle Ogier, recueillis avec finesse sous la forme d’un essai par la journaliste de Libération Anne Diatkine.« J’ai d’abord été une adulte très joyeuse, après avoir été une enfant mélancolique », y entendait-on.
C’est par cette phrase que s’ouvre aujourd’hui la mise en espace. Une femme y entrouvre ses « caisses de plusieurs années et ses placards d’un siècle », et nous entraîne aussitôt dans le joyeux tourbillonde sa première vie.
La vie en chic
Une existence faussement discrète, mais vraiment chic, où se côtoient les monuments d’une époque disparue et d’autres, devenus mythiques depuis. Celui qui deviendra son mari, Barbet Schroeder, accompagné à La Coupole de Jean-Paul Sartre, Jean-Jacques Schuhl, Ingrid Caven, Jean Eustache et d’autres encore, comme Patrice Chéreau, Jean-Luc Godard ou Luc Bondi. Une époque en claque, ou plutôt la claque d’une époque, nous est alors envoyée en plein visage. Car les souvenirs érodent la vérité, c’est bien connu, mais quand bien même ?
On veut croire tout entier au récit fait du tournage de La Vallée, film de Barbet Schroeder. La moiteur de la Papouasie, la folie des décoctions hallucinogènes de datura et le danger de ces serpents vert pomme à la morsure mortelle, à qui on arrache les crocs avec les doigts… On en veut encore, on en veut plus !
Se souvenir de Pascale
Mais tout ça, c’était avant. C’était le futile. Ce qui passe et s’oublie, même quand on s’en souvient. C’est en tout cas ainsi que le texte d’Anne Diatkine, et donc la pièce, sont construits. En anaphore autour du retour de tout ce qui s’oublie. De toutes ces choses qui amusent la galerie mais dont, finalement, Bulle Ogier semble n’avoir rien à faire. Jusqu’à la brisure. Ce que « je n’ai pas oublié ».
Ici, Marie-Sophie Ferdane reprend dans sa voix, comme toujours si juste, deux personnes qui auront traversé cette folle de vie : Barbet et Pascale. Égérie mélancolique des années 80, Pascale Ogier était la fille de Bulle et de Gilles Nicolas. Disparue en 1984 à 26 ans, elle aura eu le temps de tourner avec Téchiné, Rohmer, Brisseau et Rivette, mais surtout de manger tout entière la décadence de l’époque, jusqu’à en mourir. C’était un 25 octobre, à la sortie du Palace. Une vie Rose poussière, comme le titrait Jean-Jacques Schuhl en 1972, qui laisse à jamais son fantôme errer dans la mémoire de sa mère. De ça, Bulle Ogier se souvient et n’oubliera rien.
Laisser une trace
Une vie comme figée depuis, ainsi que le jeu de Marie-Sophie Ferdane le fait sentir. Peut-être parce qu’elle connaît la langue et ses recoins, aucun cul-de-sac ne l’enferme. Chaque mot est prononcé comme elle sait et sent qu’il doit l’être, pouvant dès lors être habité. C’est l’instant où l’agrégée de lettres (re)devient une grande comédienne, accompagnée ici simplement par quelques petits meubles. Un bureau, une chaise… Le décor de toujours de la vie de Bulle. Les artefacts définitifs d’une existence, qu’elle conserve depuis 50 ans sans que rien ne bouge. Comme pour immortaliser l’avant du drame.
Une mélancolie inhérente au concept, à l’idée de revenir sur une vie, qui teinte aussi l’écran du fond, sur lequel sont projetées quelques archives. Des entretiens, des scènes de films ou la voix de Marguerite Duras, amie de la comédienne. En noir et blanc ou en couleurs, celles-ci deviennent des « traces », dans tous les sens que le mot revêt en philosophie.
Celui d’Aristote comme affection du temps, celui de Lock qui permet la reconstruction, celui de Benjamin comme moyen de résister à l’oubli. Et enfin, celui qu’on espère plus vrai que tous les autres pour le cœur de Bulle Ogier : la trace de Levinas, comme ce qui nous lie à l’autre et qui fait de cet autre – de Pascale en l’occurrence – une altérité féconde plutôt qu’un simple objet possessionnel. Au sortir du spectacle, c’est en tout cas ce que Bulle est devenue pour le spectateur : un autre que nous voudrions avoir pour toujours à nos côtés.
J’ai oublié de Bulle Ogier et Anne Diatkine
Lecture de Marie-Sophie Ferdane
La Ferme du Buisson – Noisiel
Le 16 décembre 2025.