Une pièce de théâtre, ou la balade d’un chat funambule. Un moment comme la fixation dans le temps de cet instant où le trapéziste est dans le vide. En suspension au-dessus du monde. Avant de se rattraper in extremis à la vie, sans jamais chuter. C’est ça, ce Barbara (par Barbara) au Théâtre du Rond-Point, car c’était ça, la longue dame brune. C’est du moins ce que suggère la mise en scène d’Emmanuel Noblet, nourrie de textes et d’archives patiemment rassemblés par Clémentine Deroudille — commissaire d’exposition d’un rare talent, mais aussi autrice et réalisatrice — puis adaptés par Arnaud Cathrine.
Le fil d’une vie

Tout est ici présent pour nous le rappeler, et ce n’était pas évident. Trop souvent, ce type de démarches qui visent à retracer les mots et la vie d’une personnalité s’arrêtent à l’anecdote, à la pédagogie ou pire encore, au voyeurisme. En l’espèce, rien de tout cela. Ou bien le temps des dix premières minutes qui, pour mettre en perspective et rappeler la chanteuse aux oublieux, ramènent le spectateur à sa vie et sa pensée. L’amour du public, la blessure de la femme, une vie consacrée à son art… C’est dit, puis aussitôt l’envol. Balayées les scories, la scène se mue en cerf-volant, seul véhicule à même de nous amener jusqu’aux cimes de la délicatesse de l’artiste.
Rien que de très logique, puisque Barbara le disait elle-même : « je suis une femme qui chante ». Sous-entendu, pas une star. La pièce en prend acte et ceci posé, n’éclaire plus que l’âme de la femme et sa poésie. Une femme qui tranche, qui use et abuse parfois, mais toujours au service de ses mots. Ceux qu’elle adresse à son public, à ses amours et à la radio, auxquels nous ramènent les archives lues et les entretiens entendus. Un savant mélange merveilleusement orchestré par le travail d’adaptation de toute cette matière par l’auteur Arnaud Catherine. Par la façon qu’il a d’agencer les mots de Barbara, découpés puis reconstitués, nous marchons sur un fil toujours tendu, en équilibre précaire. Celui d’une vie qui l’était tout autant.
Une comédienne brodeuse
C’est absolument merveilleux, et ce, surtout que Marie-Sophie Ferdane s’en fait le guide. Une immense comédienne dont le choix est d’autant plus judicieux qu’il confirme la volonté de ne pas faire de cette pièce une œuvre voyeuriste. Loin de la performance à Oscar, aucune ressemblance entre elle et la chanteuse. La comédienne peut ainsi l’être pleinement, et développer la précision de ses ruptures, l’intelligence de ses gestes et la grâce de son timbre. Nous démontrer qu’une comédienne est toujours bien plus qu’un corps.
Une sensibilité dans le jeu qui s’exprime et nous amène, elle aussi, sur le fil. Celui, infiniment petit, qui la sépare de celle qu’elle incarne. Car qui peut faire la différence entre la voix entendue dans les archives, de celle de Marie-Sophie Ferdane ? Opposée radicale de l’archétype d’une Berma proustienne, l’ancienne du Français brode une dentelle devant son public sans jamais s’imposer, et c’est éblouissant.
Rendre grâce à Barbara

Pour finir, la musique d’Olivier Marguerit, mêlée à la scénographie, elle aussi signée Emmanuel Noblet, vient achever de tisser le fil de cette vie. En résonance avec les mélodies de Barbara, les compositions du musicien – connu en solo sous le nom de O, et auteur notamment des remarquables partitions de Diamant noir et La Nuit du 12 – épousent avec finesse la personnalité de la chanteuse. Elles accompagnent le jeu de la comédienne et rappellent combien Barbara fut tout à la fois cette femme affranchie, habitée par ses désirs, et une artiste pour qui l’exigence de justesse appelait, en retour, délicatesse et humilité.
Une pièce en accord avec son sujet, sans pour autant s’y enfermer, qui s’en affranchit pour exister pleinement par elle-même. À la lumière de la vie et de l’œuvre de Barbara, elle trace sa propre trajectoire, affirme sa singularité et s’impose comme une création à part entière. Comme si la femme Barbara, figure tutélaire et bienveillante, veillait en creux sur ce geste scénique venu, tout en délicatesse, lui rendre grâce.
Barbara (par Barbara) de Clémentine Deroudille et Arnaud Cathrine
Spectacle vu au Théâtre du Rond-Point du 7 au 23 novembre 2025
durée 1h15
Tournée
9 mai 2026 au Théâtre-Studio Alforville dans le cadre de Toutes les vies #5
11 et 12 mai 2026 à la Comédie de Caen
Mise en scène d’Emmanuel Noblet
Avec Marie-Sophie Ferdane et Olivier Marguerit
Musique d’Olivier Marguerit
Lumières d’Olivier Oudiou
Scénographie d’Emmanuel Noblet